A quoi sert la DILCRA ?

Vous ne vous en êtes peut-être pas rendu compte, mais l’année 2015 est censée être celle de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, érigée en « Grande cause nationale » par le président de la république lors de son discours du 31 décembre 2014. C’est la Délégation interministérielle de lutte contre le racisme et l’antisémitisme (DILCRA) qui est chargée d’organiser le « pilotage » de cette année antiraciste, via une campagne de communication prévue en novembre 2015. L’actuel responsable du DILCRA, Gilles Clavreul, s’est fait connaître par des déclarations scandaleuses à Libération : « Tous les racismes sont condamnables, mais le racisme anti-Arabe et anti-Noir n’a pas les mêmes ressorts que l’antisémitisme dans sa violence. Il faut être capable de dire la particularité de l’antisémitisme. » Faire une hiérarche entre les racismes, et les antiracismes, n’est pas la meilleure manière de lutter contre le racisme... D’où notre question légitime : à quoi sert la DILCRA ?

Selon le site officiel de la DILCRA, elle « a été créée en février 2012 ». Pourtant, l’existence d’un « comité » et du poste de « délégué interministériel » apparaît dès le décret du 8 décembre 2003 : « Le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme assure le secrétariat du comité interministériel de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. (…) Il coordonne la préparation d’un plan national d’action contre le racisme et l’antisémitisme et en assure la mise en œuvre. » C’est à la suite de l’incendie, le 15 novembre 2003, du lycée juif de Gagny (Seine-Saint-Denis), que le gouvernement Raffarin décide de créer, lors du conseil des ministres restreint du 17 novembre, le CILCRA. Signe de l’importance accordée à la lutte contre le racisme par les gouvernements successifs, le comité s’est réuni... neuf fois en dix ans ! Si les représentants des différents ministères se retrouvent quatre fois en 2004, ils ne se réunissent qu’une seule fois en 2005, 2006 et 2009, et pas du tout en 2007, 2008, 2010 et 2012 [1].

La politique antiraciste n’est pas prioritaire. Le comité n’a pas produit de rapport pour en savoir plus sur ces activités entre 2003 et 2012, et son bilan est inexistant au moment de la promulgation du décret du 16 février 2012, qui précise les prérogatives du délégué interministériel, lui donne un peu de moyens humains (recruter des administratifs), mais surtout le rend totalement dépendant financièrement, donc politiquement, du ministère de l’Intérieur. C’est ce qu’avait critiqué en son temps la CNCDH (Commission nationale consultative sur les droits de l’homme), qui « regrette que le délégué interministériel soit placé auprès du ministre de l’Intérieur [2] », puisque cela ne favorise pas la coopération entre ministères. Autrement dit, la lutte antiraciste est sous la coupe du ministère des expulsions et des violences policières...

Spécialistes en sécurité routière

En 2012, la réactivation du DILCRA se fait sous le haut patronage d’un ministre de l’Intérieur fidèle serviteur du sarkozysme : Claude Guéant. Il n’est donc pas étonnant que la composition du DILCRA fasse sourir, ou pleurer, tout.e militant.e antiraciste qui se respecte. Elle est en effet dirigée par le préfet Régis Guyot et une équipe de haut-fonctionnaires qui n’ont (strictement) aucune expérience en matière de lutte contre le racisme. Guyot est un haut-fonctionnaire comme la république sait en produire tous les ans à la sortie de l’École nationale d’administration, et il fait sa carrière dans la « préfectorale » : préfet, directeur de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHES) entre 2004 et 2006 – Institut connu pour son approche sécuritaire de l’immigration – et président du groupe de travail interministériel sur... les « Gisements de sécurité routière : les deux-roues motorisés » (2006-2008).

Ce groupe de travail sur les accidents de la route a son importance puisque c’est là que s’est retrouvé un autre membre du DILCRA, Cédric Loescher, chef de cabinet de Guyot. Quant à Claudine Tsiklitiras-Caron et Marc-André Ganibenq, ils sont de purs produits du ministère de l’Intérieur : la première a été chef du service de la formation à la préfecture de police de Paris (2006-2014) et le second sous-préfet, sous-directeur de la formation du conducteur à la direction de la sécurité et de la circulation routières du ministère de l’Equipement, du Logement, des Transports et du Tourisme (1991-1996), et sous-directeur des libertés publiques, direction des libertés publiques et des affaires juridiques Place Beauvau (2005-2009). Seul Margaria, ingénieur en télécommunications et président de la Conférence des grandes écoles (2003-2009) peut se targuer d’avoir (un peu) traiter le sujet, en étant bombardé « conseiller spécial » pour l’enseignement supérieur auprès du Commissaire à la diversité et à l’égalité des chances, Yazid Sabeg (2009-2012), dont on connaît l’efficacité pour réparer son « ascenseur social »...

Ainsi, la lutte contre le racisme était menée par des haut-fonctionnaires spécialistes de la sécurité routière... On ne leur en voudra donc pas de n’avoir servi à rien, sauf à ponctionner quelques euros dans le budget national, même si le budget de la DILCRA était très faible : seulement 30 000€ par an hors personnel (quatre membres étant rémunérés par le ministère de l’Intérieur et un par celui de l’Économie) [3]. Ainsi, les actions menées en 2013 sont la hauteur de la volonté politique du gouvernement : elles se réduisent à onze « déplacements » et « interventions », six « auditions » et une « veille permanente de l’Internet ». Donc chaque action de la DILCRA en 2013 a coûté 1 600€ en moyenne... On espère que ses membres ont choisi la première classe.

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Tableau des activités de la DILCRA 2013-2015 [pdf]

L’année 2014 n’est pas meilleure : dix-neuf actions au total [4], dont l’efficacité à lutter contre le racisme reste à démontrer. En effet, l’action privilégiée de la DILCRA est la signature de partenariats avec de grandes institutions (grandes écoles, écoles de police, France TV, etc.) dont on ignore le contenu, la participation à des cérémonies, conférences et autres « brunch-débat » et la visite de certains lieux de mémoire. On aimerait bien en savoir plus sur le contenu des formations faites aux élèves et officiers de la gendarmerie et de la police nationale, mais les rapports disponibles, très succincts, ne prennent même pas la peine d’ajouter ces accords en annexes. Au total, la DILCRA version Guyot aura coûté 90 000€, hors rémunération des membres, pour signer des papiers et prononcer des discours creux sur la « vivre ensemble ».

Clavreul, commissaire politique

En novembre 2014, Guyot et son équipe retournent à leur domaine de spécialité, et une nouvelle équipe se met en place sous l’autorité du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve et du premier ministre Manuel Valls. C’est donc Gilles Clavreul qui est nommé délégué interministériel, après une carrière administrative marquée par un engagement néo-conservateur, puisqu’il navigue entre le sarkozysme et le vallsisme.

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En effet, cet ancien de Sciences Po et énarque de la promotion Averroès (2000) commence sa carrière en devenant chef de cabinet de Michel Gaudin, préfet du Gard, qui fait partie, comme Claude Guéant, des plus fidèles lieutenants de Nicolas Sarkozy. Gaudin a été directeur général de la police nationale, directeur de cabinet de Sarkoy au ministère de l’Intérieur (2002-2004), préfet de police de Paris (2007-2012) et, après la défaite aux élections présidentielles, directeur du cabinet personnel de Sarkozy. C’est dire la proximité qu’il y a entre eux.

Clavreul suit les pas de son mentor dans la Sarkozie et occupe un poste stratégique au ministère de l’Intérieur : la gestion du corps préfectoral et des administrateurs civils (2007-2012). Or, « dans cette position administrative, M. Clavreul a assisté pendant cinq ans à la mise à l’écart de certains fonctionnaires estampillés à gauche [5] ». En effet, Sarkozy est soupçonné d’avoir commandité une enquête contre des policiers jugés de gauche et c’est Gaudin qui a signé les arrêtés de suspension visant les fonctionnaires accusés. La justice est saisie de ce dossier et, le 17 décembre 2013, Gaudin et Guéant sont placés en garde à vue, sans que cette affaire n’éclabousse Clavreul. C’est donc avec étonnement que les cadres du Parti socialiste le voient arriver au cabinet de l’Élysée, désigné « conseiller pour les affaires intérieures ». Encore un signe de la convergence entre la droite décomplexée (UMP-LR) et la droite complexée (PS)...

Les compétences du commissaire politique Clavreul sont ainsi utilisées à bon escient par Hollande. Il est à la manoeuvre dans l’« affaire des majordomes de l’Élysée » (photos volées de l’intimité de Hollande, et publiées dans Voici en 2013) [6]. Avec la directrice de cabinet, Sylvie Hubac, il mène l’enquête et plusieurs employés de l’Élysée sont licenciés ou mutés ailleurs. On peut donc dire que Clavreul n’a (strictement) rien à voir avec l’antiracisme. Il fait même partie de ces haut-fonctionnaires qui ont mis en pratique la politique xénophobe des gouvernements successifs. Qu’en est-il de son équipe ?

Réda Didi est adjoint au délégué entre 2014 et septembre 2015. Cet ancien responsable des Verts de Meaux est le fondateur, en 2009, du think-tank Graines de France. Dans son association ou à la fondation Jean Jaurès, il surfe sur l’air du temps, l’« empowerment » et le « community organizing » des quartiers populaires, mais parvient surtout à s’auto-promouvoir et à se positionner dans les structures du pouvoir politique où sa pseudo-expertise en quartiers populaires, voire en terrorisme international, est valorisable (et monnayable). Son action au DILCRA n’a pas vraiment marqué l’histoire de l’antiracisme, mais il semble avoir les faveurs du PS, puisqu’il a été récemment propulsé « conseiller en charge des associations, de la citoyenneté et de la lutte contre les discriminations » au ministère de la Ville. La lèche paie.

Les autres membres du DILCRA sont des purs produits de l’appareil partisan « socialiste » et des fidèles de Clavreul : la cheffe de cabinet, Corine Maugée, a été chargée de mission à la Présidence de la République ; l’autre adjointe, Danièle Hoffman-Rispal, a été conseillière municipale de Paris, adjointe de Bertrand Delanoé (1995-2008), et députée de Paris (2002-2012) ; la conseillère Education Johanna Barasz est une historienne [7] qui devient coordinatrice du pôle éducation du PS, puis conseillère technique du cabinet du ministre de l’Éducation Vincent Peillon (en charge notamment de la Charte de la laïcité et de l’enseignement moral et civique) ; Marion Bougeard, conseillère relations internationales, culture et communication, était communicante chez Euro RSCG, journaliste économique, puis... conseillère en communication du menteur Jérôme Cahuzac, alors ministre du Budget.

Compte tenu du pédigrée de l’équipe, il n’est pas étonnant que la DILCRA marque une rupture par rapport à l’équipe Guyon : la hiérarchisation des racismes, qui existait déjà discrètement, est désormais assumée publiquement, et la communication est le principal mode d’action de la lutte antiraciste.

« Ce qui se fait pour nous, sans nous, est en réalité contre nous »

En 2003, ce comité interministériel inventé dans la précipitation apparaît en pleine offensive islamophobe, qui débouche sur le fameux rapport de la commission Stasi et le vote de la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction du port de signes religieux à l’école publique. Les conditions de la création du CILCRA montrent dès le début les contradictions de cette institution : elle privilégie certaines associations antiracistes au détriment d’autres, notamment les organisations noires, musulmanes, roms, etc. Ce n’est donc pas un hasard si la CNCDH insiste « sur la nécessité d’une collaboration et d’un dialogue entre le gouvernement et la société civile (syndicats et associations) [8] ». Ce point de vue est partagé par le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) qui dénonce, en février 2013, l’absence de concertation avec l’ensemble des associations antiracistes :

« Sur le fond comme sur la forme, le CRAN ne peut qu’exprimer son scepticisme face à ce nouveau « machin ».
Sur la forme tout d’abord. Ce gouvernement qui prétend être dans la concertation générale n’a jamais consulté les associations noires pour mettre en place ce Comité interministériel. Or comme le disait Nelson Mandela, prix Nobel de la Paix, « ce qui se fait pour nous, sans nous, est en réalité contre nous ».
Par ailleurs, sur le fond, quelles que soient les mesurettes susceptibles de sortir du « machin », quel crédit peut-on encore apporter à ce gouvernement dans ce domaine ? François Hollande avait dans son programme trois engagements pour lutter contre le racisme : les attestations de contrôle [d’identité], le droit de vote des résidents non-communautaires, le retrait du mot race dans la constitution. Six mois après son élection, ces trois engagements étaient déjà trahis. »

Les craintes de la CNCDH et du CRAN se sont avérées justifiées. En 2013, deux déplacements de la DILCRA sont réalisés conjointement avec la LICRA, célèbre association de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Depuis l’arrivée de Clavreul, le rapprochement avec certaines organisations juives est encore plus flagrant. Sur les neuf premières rencontres de Clavreul entre décembre 2014 et avril 2015, huit concernent des organisations juives (Consistoire, Union des étudiants juifs de France, etc.) et... une seule concerne une organisation musulmane, la Grande mosquée de Paris (voir le tableau des activités). Clavreul a rencontré plus d’organisations noires et musulmanes lors de son séjour aux États-Unis entre le 16 et le 22 septembre 2015 (Bright Star Church, Council on American-Islamic Relations - CAIR, Big Brothers Big Sisters Easter Missouri, etc.) qu’en France. Pourtant, les orientations politiques et les méthodes d’action de CAIR ne sont pas si différentes de celles du Collectif contre l’islamophobie en France... Voilà la solution pour que la DILCRA reconnaisse (enfin) la légitimité du CRAN ou du CCIF : émigrer aux États-Unis...


L’explication de ce deux poids, deux mesures, qui n’est pas un fantasme, réside dans les choix politiques et idéologiques du délégué interministériel, rendus publics dans son entretien à Libération : « Tous les racismes sont condamnables, mais le racisme anti-Arabe et anti-Noir n’a pas les mêmes ressorts que l’antisémitisme dans sa violence. Il faut être capable de dire la particularité de l’antisémitisme [9]. » Dans un autre entretien à L’Arche, passé inaperçu, ses propos sont encore plus scandaleux :

« Nous avons affaire, s’agissant plus particulièrement de l’antisémitisme, à plusieurs formes d’antisémitisme qui ne se présentent pas de la même manière mais qui finissent par se rejoindre et se coaliser. Nous avons cet antisémitisme d’extrême droite traditionnelle qui n’a ni disparu ni faibli. (…) Deuxièmement, nous avons la résurgence ou le développement d’un antisionisme très virulent d’extrême gauche, ancien, qui est la dénonciation de l’Etat d’Israël comme un allié traditionnel du camp capitaliste des Etats-Unis, comme un Etat nation à connotation religieuse et qui par conséquent n’a pas sa place dans le schéma marxiste. Cela, c’est la matrice idéologique de base, évidemment elle a muté à travers le temps.
Elle s’est transformée singulièrement depuis la deuxième intifada en une détestation radicale et absolue d’Israël comme étant un état issu d’un peuple opprimé qui serait devenu oppresseur et qui exercerait une violence à l’encontre du peuple palestinien qui est censée être l’égale de celle des régimes de type dictatoriaux, du type Afrique du Sud de l’apartheid, dictatures d’Amérique latine ou pire encore. C’est un discours que l’on entend depuis une quinzaine d’années. »

Les Palestiniens apprécieront l’usage du conditionnel. Le blocus de Gaza, les milliers de morts, les discriminations légales et les persécutions quotidiennes de l’armée israélienne ne sont qu’une vue de leurs esprits mal tournés... Ainsi, Clavreul considère que l’antisionisme et la critique de l’État d’Israël est une forme d’antisémitisme, et donc que toute organisation antiraciste qui est aussi antisioniste est, de fait, antisémite. La rhétorique n’est pas nouvelle, mais on est toujours sidéré par tant de bêtise intellectuelle de la soi-disant « élite » de la nation.

En tout cas, certaines associations antiracistes ne sont pas stigmatisées par le DILCRA, en particulier la moribonde SOS Racisme, qui monopolise, on le sait depuis 1984, l’attention gouvernementale en matière de lutte antiraciste tout en étant inexistante sur le terrain. Et les vieilles recettes évenementielles de SOS Racisme sont encore utilisées malgré l’échec patent de l’antiracisme moral. On ne peut qu’être sceptique de l’usage de la communication pour lutter contre le racisme : on ne lutte pas contre des privilèges raciaux sur la base de la volonté des privilégiés. L’égalité réelle n’est possible que sous la contrainte légale et qu’à la condition de reconnaître les organisations de toutes les victimes du racisme.

Mais le gouvernement préfère gaspiller l’argent du contribuable dans une campagne de « communication participative contre les préjugés dans les grands médias », qui ne devrait pas mériter notre attention si le plan national ne coûtait pas 100 millions d’euros sur trois ans... On est sûr que Marion Bougeard servira la cause antiraciste comme elle a servi celle de Cahuzac : mentir sur la réalité du racisme en France et remplir les poches d’on ne sait quelle boîte de com’ sur les dos des victimes et des organisations noires, musulmanes et roms, qui n’ont pas été invitées à se partager le butin.

La DILCRA est ainsi l’incarnation dans la politique antiraciste de ce que le vallsisme est dans le champ politique : une contrefaçon de la droite décomplexée qui ne représente rien, et dont l’action sera oubliée quand le vent électoral soufflera sur leurs carrières d’opportunistes. La DILCRA se démarque des deux autres instances officielles qui traitent la question du racisme : la CNCDH, dont les rapports annuels sont une référence et qui est composée d’associations, et le Défenseur des droits, qui vient de lancer le site Egalité contre racisme et a pris des positions intéressantes sur le contrôle au faciès. Mais l’une et l’autre sont des instances consultatives, sans réel pouvoir d’action publique. Telle est la situation de la politique antiraciste dans la France des années 2010...