Et respirer, on a le droit ?

Deux jours après une manifestation parisienne hors-la-loi en soutien aux migrants et contre l’état d’urgence, convocations et gardes à vue se mettaient à pleuvoir sur ses participants présumés. Le message est limpide : on ne se moque pas impunément des gardes-chiourme de l’union nationale. Il y avait pourtant quelques bonnes raisons de s’y mettre. Et peut-être même quelques raisons encore meilleures de recommencer.

C’est une toute petite victoire, à peine une éraflure dans l’assommoir de l’état d’urgence, mais une victoire tout de même : le dimanche 22 novembre, quelques centaines de personnes ont bravé l’interdiction de manifester en dévalant au pas de course les deux kilomètres séparant les places de la Bastille et de la République. «  Bastille-Répu en dix minutes chrono, jamais de ma vie je n’avais manifesté aussi vite, s’amuse une militante chevronnée. Ça te rassure sur l’état de tes guibolles ! »
La joyeuse cavalcade a laissé dans le vent les forces anti-émeutes. Débordés, suant et ahanant dans leurs carapaces, les gendarmes pas si mobiles avaient cru pouvoir contenir la marée montante en la prenant de vitesse par les côtés, et en l’arrosant au petit bonheur de la chance de coups de tonfa et de gaz lacrymogène, mais peine perdue. Les manifestants étaient plus vifs, plus agiles, plus déterminés. « Solidarité avec les sans-papiers ! », « État d’urgence, État policier, on ne nous enlèvera pas le droit de manifester », s’époumonait le cortège en slalomant entre les matraques, les croche-pieds et les vapeurs asphyxiantes. La fluidité de la rue comme réponse à la lourdeur brutasse de l’appareil policier.

À un moment, les harnachés entreprennent de s’emparer d’une banderole. Ils tirent d’abord dessus, à la manière de ces enfants turbulents qui braillent « C’est à moi, c’est à moi ! », mais comme ses propriétaires refusent de lâcher prise, ils se reportent sur cette technique honorablement connue qui consiste à faucher l’ennemi à grands coups de rangers dans les chevilles. Cris de douleurs des camarades chutant sur le bitume, mains qui s’agrippent à la banderole tandis que tout autour la manif se poursuit au pas de charge. Craignant de se faire distancer, les gendarmes lâchent piteusement l’affaire et se remettent à galoper. Dans la foule des sourires s’ébauchent sous les yeux qui piquent, surtout lorsqu’un peu plus loin, sur le boulevard Beaumarchais, un tourbillon de vent ramène en plein dans la figure des élites du maintien de l’ordre le nuage de lacrymo qu’elles viennent de dégazer. Sale dimanche pour la préfecture. Et une précieuse leçon pour d’autres : déjouer l’état d’urgence, c’est possible, à condition d’être plusieurs, de réagir au taquet et de courir vite.

Les migrants, premiers à morfler des effets politiques de la tuerie

Mais ce n’était pas gagné d’avance. « Ils ne défileront pas », avait assuré le type de la préfecture aux rares journalistes venus au rendez-vous. C’était dit sur le ton sec et définitif d’un chef de garnison s’adressant à ses télégraphistes. Excès de confiance lié aux pouvoirs spéciaux dont on gratifie la police comme on gave une oie ? Spéculation sur l’état présumé végétatif des forces sociales ? En tout cas, la maison poulaga paraissait n’avoir aucun doute sur le fait que les quelque cinq cent personnes réunies à Bastille ce 22 novembre, en soutien aux migrants et à la liberté de circulation, n’oseraient pas poser un pied devant l’autre. Qu’elles s’estimeraient déjà bien heureuses de pouvoir rester plantées en bas des marches de l’Opéra et de se disperser ensuite sans faire d’histoire, sous l’œil azur des CRS et des gendarmes massés juste à côté.

Pour la plupart des manifestants, il était d’une importance cruciale de faire mentir ce scénario. L’appel à manifester avait été lancé avant les massacres du 13 novembre, entre-temps nombre de ses signataires s’étaient retirés sur la pointe des pieds, pourtant les raisons de descendre dans la rue étaient maintenant plus impérieuses que jamais. D’abord, parce que l’on se doutait bien que les migrants seraient parmi les premiers à morfler des effets politiques de la tuerie : le sang dans les rues de Paris avait à peine séché que les aboyeurs de plateaux télévisés – Le Pen, Ciotti, Estrosi et consorts – réclamaient déjà le bouclage des frontières et l’échafaud pour les exilés. Plus cauteleuse, la sortie à ce sujet de François Hollande – « notre devoir d’humanité à l’égard des réfugiés va de pair avec le devoir de protection des Français » – induisait l’idée que ces deux principes n’étaient pas toujours conciliables. Au motif qu’un tueur ou deux venait peut-être de Syrie via la Grèce, l’amalgame entre migrants et terroristes a fait florès partout en Europe. Le 17 novembre, quatre jours seulement après les attentats, le gouvernement polonais annonçait son intention de « renvoyer les migrants syriens se battre chez eux » tandis que le président tchèque paradait à Prague au milieu d’une manifestation outrageusement xénophobe. Pendant ce temps, à Calais, les permanents de Médecins du Monde alertaient en vain les pouvoirs publics sur le pitoyable état de survie des réfugiés de la « jungle », leurs « fractures déjà ressoudées », leurs « mains lacérées jusqu’à l’os » et leurs « plaies infectées partout sur le corps » – un tribut payé aux barbelés « concertina » à lames de rasoir (conçus en principe pour un usage militaire) qui bordent les accès au port et à l’Eurotunnel [1]. Alors que de tous côtés résonnent les mâles exhortations à la guerre, c’est une autre guerre qui se poursuit et qui s’intensifie contre les migrants – non pas dans les pays qu’ils fuient, mais bien dans ceux qui leur accordent l’hospitalité de leurs polices, de leurs bidonvilles et de leurs centres de rétention. Ou qui leur claquent tout bonnement la porte au nez : «  L’Europe doit dire qu’elle ne peut plus accueillir autant de migrants, ce n’est pas possible   », vient ainsi de déclarer Manuel Valls, qui a potassé à fond son dictionnaire des rimes lepénistes.

« Même pas peur ? » Si, complètement flippés, et à juste titre

Une autre impératif incitait bien sûr à maintenir la manifestation du 22 novembre : refuser l’extinction généralisée des libertés. Tâcher de se remettre debout face à l’avalanche sécuritaire, belliciste, islamophobe et patriotarde qui submerge chaque centimètre carré d’espace public depuis le carnage du 13 novembre. À rebours du mot d’ordre puéril de « même pas peur », nous avons à cœur d’admettre que nous sommes complètement flippés : pas seulement devant les tueurs de masse et leur jouissance à infliger la mort, pas seulement devant ce que l’on appelle par commodité le terrorisme jihadiste, pas seulement devant le teint livide du personnel de l’institut médico-légal de Paris où nous avons passé une longue après-midi aux côtés des proches d’un jeune tombé sous la mitraille au bar du Carillon. De cette émotion-là, le temps nous manqua d’éprouver l’onde de choc, car quarante-huit heures après les attentats la messe déjà était dite : lundi 15 novembre au matin, l’invitation de Malek Boutih sur France Inter et celle de Florian Philippot au micro de France Info indiquaient le périmètre idéologique dans lequel le débat public évoluerait dorénavant – entre écume aux lèvres et coups de trique. Ici, un philosophe de supérette appelle à « suspendre immédiatement les garanties constitutionnelles » et à recréer le Service d’action civique (SAC), la police parallèle mafieuse du régime gaulliste [2]. Là, un éditorialiste assermenté plaide pour la mise en place d’une « milice citoyenne » chargée de « renforcer une police et une armée sous-dimensionnées » [3]. Dans le sang de Paris l’orgie des vautours, dans les têtes malades le bruit des bottes.

Si les dingues de la Kalach foutent la trouille, c’est une autre frayeur qui nous étreint à présent : celle d’une guerre sociale dirigée contre toute population jugée insuffisamment assortie aux couleurs du drapeau. Perquisitions extra-judiciaires menées contre des malchanceux dont la seule faute consiste à être de confession musulmane, envoi du Raid pour évacuer deux pauvres squats dans une ville du Nord, instauration d’un couvre-feu dans le quartier HLM d’une petite commune hérissée de caméras de vidéosurveillance, remise d’un avis d’expulsion à un ouvrier sans-papiers blessé dans l’assaut de Saint-Denis le 18 novembre... Les hauts faits d’armes de ces derniers jours suggèrent que ce ne sont pas les ménages de l’avenue Foch que cible au premier chef la garde prétorienne de l’union nationale.

Extension du domaine de la bavure

Dans ce contexte, les super-pouvoirs conférés aux forces de l’ordre et l’annonce d’un plan de recrutement de cinq mille policiers et gendarmes supplémentaires augurent d’une spectaculaire extension du domaine de la bavure. En temps « normal », celui qui prévalait avant les attentats, la police jouissait déjà d’une impunité quasi-totale pour ses épanchements violents ou homicides. C’est ce que rappelle le récent non-lieu accordé aux agents impliqués dans la mort par asphyxie d’Amadou Koumé en mai 2015. Et pourtant ce permis de tuer est jugé encore insuffisamment permissif, puisque quelques jours avant les attentats le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve annonçait un « assouplissement » des conditions de légitime défense pour la police, traduction : des possibilités légales accrues de flinguer à tout-va. L’État de droit offre déjà de piètres garanties par temps de paix : qu’en sera-t-il sous état d’exception permanent ? Faudra-t-il s’en remettre aux militaires pour tempérer les ardeurs des flics, et vice-versa ?

« Assurer la sécurité publique », répètent en boucle les chaînes de lavage de cerveau en continu. Certes, mais l’argument serait plus convaincant s’il ne s’appliquait pas à géométrie variable. On interdit les manifestations, mais on autorise les rassemblements commémoratifs, car la résistance par les « free hugs » et l’hédonisme neu-neu ne défrise pas l’état d’urgence. On empêche les gens de manifester, mais on les encourage à ne surtout pas cesser de fréquenter les centres commerciaux, car la consommation, c’est sacré. On met hors-jeu la contestation sociale, mais on maintient l’ouverture des salons d’affaires, car le bizness, c’est le bizness. Inauguré trois jours seulement après les attentats de Paris, Milipol, le salon mondial de la sécurité des États, coorganisé avec le Qatar, a pu ainsi faire tranquillement son beurre au Parc des expositions de Paris-Nord sans se soucier de l’état d’urgence ou de la simple décence. Apparemment, l’accès des professionnels du flicage aux derniers modèles de drones et de clôtures électrifiées constitue le plus inaliénable des droits fondamentaux.

L’interdiction de manifester est un trouble à l’ordre public

Les instituts de sondage qui déroulent des scores à la soviétique en appui aux tape-dur ne doivent pas faire illusion : à mesure que la guerre sociale s’intensifiera, les peurs qu’elles suscitent s’élargiront elles-aussi, et pas seulement dans les milieux contestataires et les quartiers pauvres. Or une peur qui ne peut s’exprimer est une peur gangrénante, dangereuse. En ce sens, l’interdiction de manifester s’apparente à une forme particulièrement nocive de trouble à l’ordre public. En étouffant dans la rue toute expression des colères et des inquiétudes, elle exacerbe les tensions qu’elle prétend neutraliser.

Consomme ou reste chez toi : c’est sur de telles alternatives que se construisent les sociétés névrosées. Un journaliste de 20 Minutes relatait récemment dans un tweet cette confidence d’un policier : « Débordés par les signalements/dénonciations bidon. Untel dénonce son voisin habillé en djellaba... » Nos libertés, on s’en tape, mais la délation, ça, c’est une valeur ancestrale avec laquelle on ne plaisante pas.
Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles des centaines de personnes ont donc décidé le 22 novembre de défier l’état d’urgence et de reconquérir brièvement quelques étincelles d’énergie collective. À l’époque antérieure aux attentats, manifester relevait bien souvent d’un rituel un peu essoufflé permettant à quelques convaincus de s’entendre entre eux à défaut de se faire entendre. Un pis-aller revigorant mais inoffensif. Maintenant qu’on nous carbonise même ce droit-là, il redevient vital d’en faire usage, rapidement et pleinement.

Il en va du droit de manifester comme de ces quartiers parisiens défigurés par la gentrification, ces zones d’authenticité contrôlée où les « concept-stores » à brunch sans gluten ont remplacé les bars PMU, où les fleuristes ne vendent plus des fleurs mais des créations florales, où la « diversité sociale » sert d’argument de vente aux promoteurs immobiliers : depuis les attentats du 13 novembre, on redécouvre qu’on y tient quand même, à ces quartiers. Qu’ils ne sont pas peuplés seulement d’architectes et d’étudiants en sciences du management, mais qu’ils abritent aussi des chômeurs et des flibustiers, qu’on y trouve même encore des rades pas trop chers. De même qu’on n’abandonnera pas nos îlots de bitume aux rapaces, on ne cédera pas notre droit de manifester au ministère de l’Intérieur.

À quel prix nous feront-il payer cette minuscule affirmation de liberté ? Deux jours après le Bastille-Répu du 22 novembre, la préfecture de police remettait au parquet de Paris cinquante-huit noms de personnes soupçonnées d’avoir participé à la marche interdite. En guise de preuves, les vidéos des productions poulaga filmées tout au long du parcours et les identifications nominatives établies à l’aide de leurs tout-puissants fichiers. Le 24 novembre, ils étaient déjà plusieurs dizaines à avoir été convoqués au commissariat et placés en garde-à-vue. Parmi eux, un lycéen, un syndicaliste et un soutien des migrants de la Chapelle. De toute évidence, des gens qui menacent la sécurité nationale. Ils risquent jusqu’à six mois de placard et 7 500 euros d’amende, selon le tarif légal qu’on leur a brandi sous le nez. Personne ne sait pour l’instant s’il s’agit d’une manœuvre d’intimidation ponctuelle ou des prémisses d’une répression pénale à plus long terme visant à figer d’effroi toute personne susceptible de manifester à l’avenir. Quoi qu’il en soit, les forces anti-émeutes qui se sont si brillamment illustrées boulevard Beaumarchais ne sont pas au bout de leurs peines.

Photos : Julien Brygo / julienbrygo.com

Notes

[1Nathalie Funes, « Dans la jungle de Calais : “Les migrants ont les mains lacérées jusqu’à l’os” », L’Obs, 21 novembre 2015.

[2Pascal Bruckner, Le Figaro, 14 novembre 2015.

[3Eric Conan, Marianne, 21 novembre 2015.