Ce que militer dans un quartier populaire veut dire. Entretien avec Hamza Aarab (Justice pour le Petit-Bard)

Du 23 au 25 octobre 2015, l’association Justice pour le Petit-Bard organisait une « Agora des quartiers », qui rassemblait des centaines de militants et habitants de Montpellier et ailleurs. Au cœur de ce quartier emblématique où les habitants se mobilisent depuis 2004 contre la ségrégation résidentielle et la dégradation des logements, l’on a pu débattre des révoltes urbaines, de la politique de la ville, de l’engagement politique dans les quartiers populaires, etc. Quartiers XXI a rencontré Hamza Aarab, un des leaders politiques du Petit-Bard. Les quartiers populaires sont-ils des déserts politiques ? Quels rapports les militants ont-il avec les habitants, la mairie, les partis de gauche ? L’expérience de Justice pour le Petit-Bard permet de comprendre ce que militer dans un quartier populaire veut dire, à l’heure où peu de forces politiques se risquent d’y aller.

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Cet Agora des quartiers est l’occasion pour l’association Justice pour le Petit-Bard de commémorer ses onze ans d’existence, mais aussi pour annoncer sa dissolution…

Onze ans de l’association, mais pas seulement. C’est l’occasion de parler des dix ans de la rénovation sur le quartier (2005) et commémorer les dix ans des révoltes urbaines. Chacun à sa manière. Notre anniversaire est l’occasion de retrouver des gens avec qui on a milité et tous ceux qui ont contribué à la lutte d’une manière ou d’une autre. Certains sont absents tandis que d’autres viennent des régions parisienne, lyonnaise, toulousaine, etc. Cette commémoration est l’occasion de se retrouver, de discuter, de débattre, d’échanger, de voir ce qui a évolué ou pas depuis dix ans, entre les gens du réseau. Chacun a ses façons de faire ; certains avec sincérité, d’autres avec moins...

Pourquoi avez-vous décidé d’arrêter sous la forme d’association ?

Plusieurs raisons nous amènent à arrêter. Tout d’abord, c’est la fatigue, l’usure… Notre travail militant était une nécessité et nous a permis d’avoir une certaine expertise de terrain. Par exemple : le traitement de dossiers au quotidien. Mais il y a aussi une usure à être trop plongés dans les dossiers… Par exemple, les six mois que tu passes à reloger une personne sont autant de temps en moins pour t’organiser, te défendre autrement… Les institutions te fatiguent. L’urgence te tue. C’est la réalité. Des fois, il y a des situations qu’on suit pendant deux ans ou trois ans pour pouvoir faire aboutir un dossier dont – normalement – le service social devrait s’occuper. Personnellement, j’ai l’impression que l’administration le sait parce qu’au final, on finit toujours par avoir raison. Mais avant d’avoir raison, d’obtenir gain de cause pour la personne concernée, comme le cas de Mokhles [habitant du Petit-Bard dont le logement est inadapté à son handicap, une sclérose en plaque, NDLR], cela prend du temps. Cela fait un an qu’on traite son cas, pourtant on est persuadés que ça va s’arranger à un moment ou un autre, mais les pouvoirs publics jouent avec ça. Sauf qu’ils ont le temps et pas nous. Ils ont l’argent et pas nous. Mokhles n’a pas le temps. Sa maladie s’aggrave et il est toujours dans la même situation. En face ils le savent. Je ne veux pas faire le complotiste, mais je pense qu’ils essaient de nous tuer à l’usure. C’est une manière de nous fatiguer.

« Parfois, tu as l’impression que la personne concernée se préoccupe moins de son problème que nous... »

La seconde raison est qu’on est devenu un « frein » pour les habitants, comme dans le cas de Mokhles, justement. Quand il avait été reçu par les services sociaux, les premières questions ont porté sur les gens qui le soutenaient, c’est-à-dire nous. Au lieu de parler de son problème, les services lui parlent des gens avec qui il est. À partir du moment où on devient un frein pour les gens, on préfère s’abstenir de traiter leurs dossiers. Et en même temps, personnellement, je suis un peu déçu des gens directement concernés. Parfois, tu as l’impression que la personne concernée se préoccupe moins de son problème que nous... Pourtant, les habitants du quartier connaissent la gravité de la situation. Mais quand eux-mêmes sont devenus fatalistes, comment peux-tu avoir plus d’énergie pour dire « on va pouvoir reloger tout le monde, baisser les charges, etc. » ? C’est difficile.

Comme si les habitants vous voient comme un autre service de l’État ?

Il y a un peu de ça, mais il y a une chose qu’on a toujours fait dans la permanence : impliquer les personnes concernées. C’est-à-dire qu’on ne prend pas un dossier de la CAF, on le remplit et on lui rend, non. On le remplit avec lui pour que la prochaine fois il le fasse seul. D’ailleurs, c’est ce qui a permis que, parfois, ce soient des gens qu’on a accompagné qui ensuite sont devenus eux-mêmes bénévoles. Pas toute l’année, mais à l’occasion ; ils ont pu passer à la permanence, essayer de remplir des dossiers, d’expliquer à d’autres comment faire les démarches pour changer de logement. Donc cela été une réussite pour l’association. La plupart des bénévoles sont d’abord passés par la permanence, leur dossier a été traité et eux-mêmes ont pu s’impliquer et faire certaines choses. Et on a utilisé cette méthode pour nous soulager : la personne vient une fois au local et elle apprend à se débrouiller elle-même.

Combien êtes-vous à assurer la permanence dans le local ?

Ça dépend des périodes. Des fois on est dix, quinze, trois, sept… Quand tu as affaire à des bénévoles, tu ne sais pas. Mais de manière permanente, c’est cinq personnes, pas plus. C’est pas des masses quand tu vois le nombre de dossiers qu’on est amenés à traiter…

Vous avez une telle reconnaissance que des gens extérieurs au quartier et à la ville sont venus vous demander un soutien, une aide, une expertise.

Ça franchit le cap. Le quartier du Petit-Bard comptait six mille habitants avant qu’ils détruisent les barres. La permanence a été mise en place dans un local fixe en 2012. Avant, c’était une permanence organisée à l’arrache, au snack, chez l’habitant, dans la rue… Aujourd’hui, plus de 50 % des dossiers qu’on traite proviennent de quartiers autour du Petit-Bard ou de la Paillade [autre quartier populaire de Montpellier, NDLR], qui connaissent les mêmes problèmes. On a aussi été amené à traiter des dossiers du centre-ville et parfois jusqu’aux villes des alentours, comme Béziers [à 70 kilomètres, NDLR].

Est-ce que ce sont des personnes qui ont fait des demandes, attendent depuis longtemps, et font appel à vous comme dernier recours ?

Le problème c’est qu’on a été victimes de notre succès. Dès qu’on réglait un dossier, il y en avait dix qui arrivaient. Dès qu’une personne qu’on avait aidée croisait quelqu’un d’autre en difficulté, elle lui disait : « Va les voir, eux. La solution, elle vient par eux. » Personnellement j’ai reçu des appels de mères de famille complètement désespérées qui me disaient : « Je n’ai que vous. On m’a dit qu’il n’y a que vous qui pouvez faire quelque chose. » Le bouche à oreille fait que c’est remonté jusqu’à Paris. J’ai reçu des appels pour des expulsions : « On m’a dit que vous êtes des spécialistes des expulsions… » On est spécialistes de rien du tout. On regarde un problème, on essaie de voir ce qu’on peut faire. Et même si on ne peut rien faire, on essaie quand même… On a eu beaucoup de demandes de conseils provenant d’autres villes, des gens qui nous contactés par Facebook. À Montpellier, il y a plusieurs quartiers qui commencent à connaître les mêmes problèmes qu’au Petit-Bard, des problèmes avec les syndics, notamment.

La permanence est aussi devenue un lieu de vie dans le quartier. Les gens viennent même s’ils n’ont pas de dossiers à régler ; ils prennent un café, ils discutent, ils posent des questions, ils regardent ce qui se passe. Il y en a qui viennent pour des petites choses : écrire un courrier administratif, faire un CV… Chacun vient pour une chose différente. T’as l’impression que Justice pour le Petit-Bard est parti de la question du logement, du problème de la copropriété, puis ça s’est élargi. Les premières revendications, avant la création de l’association, c’était sur la dégradation, les syndics véreux, les détournements d’argent… Ensuite, au fur et à mesure, avec la création de l’association et la rénovation urbaine, d’autres problèmes sont apparus, beaucoup sur les charges, sur la question des propriétaires occupants. Donc quand la permanence a été ouverte, on a traité de tout. Des psychologues nous envoient des familles, des écoles nous appellent directement parce que des parents n’ont pas de papiers, des parents parce qu’ils sont préoccupés par la situation de leurs enfants à l’école, ou qu’ils se sentent menacés d’expulsion.

« On a été victimes du succès de l’association. »

Beaucoup d’écoles, de centres pour handicapés, nous ont appelés après qu’on ait fait du bruit autour d’une affaire de jeunes enfants handicapés à plus de 80 %. Ça faisait des années qu’il y avait ce problème dans les centres pour enfants handicapés. Leurs responsables s’adressaient partout : à l’Association des paralysés de France, aux services sociaux, aux élus… Nous, on a réglé ce cas précis en une action. C’est l’une des première fois où on avait filmé une action. Auparavant, ce n’était pas qu’on se l’interdisait mais ça nous dérangeait de nous mettre en valeur. Du coup, on agissait mais sans communication, on ne mettait pas les choses sur Facebook. Mais lors de cette action, quelqu’un est venu la filmer et l’a publiée sur Youtube et les médias sont venus. Depuis, dès que les centres sont confrontés à des familles qui ont ce problème, ils nous appellent ou nous les envoient… Donc c’est pour ça que, à un moment donné, on a été victimes du succès de l’association ; sans que nous-même on s’en rende compte. Pour anticiper, organiser tout ça, on n’a pas su le faire. On est restés dans une gestion au jour le jour.

Au niveau de l’organisation, comment vous vous y prenez ? Au niveau du local ? Au niveau du budget ? Le coté exemplaire du Petit Bard vient du fait que c’est un lieu qui est implanté dans le quartier et utilisé non seulement pour les questions de papiers, mais aussi comme un lieu de vie. C’est un lieu de référence politisé. Et quand tu deviens cela, tu dois t’organiser pour te maintenir dans le temps sinon, comme tu dis, tu vas être épuisé… Et ça c’est une question qui se pose dans les quartiers populaires : comment un lieu peut exister de manière autonome et surtout se maintenir dans le temps ? C’est le coté vraiment fort de ce que vous avez fait. Ça n’a pas duré un an, 6 mois, 2 ans… Ça dure depuis une dizaine d’années.

Je pense que ce n’est pas un truc où c’est vraiment organisé, pas comme si on était arrivés directement avec la permanence, l’organisation ou la stratégie… Non. Le travail qu’on a pu faire pendant des années nous a mis dans la place, et à partir du moment où tu es dans la place, il n’y a plus personne qui peut venir. Tant qu’on ne tendait pas le bâton pour nous faire battre. C’est-à-dire si demain je viens et je tiens un discours complotiste, ils vont nous taxer de fous et c’est réglé. On a toujours respecté une chose : l’intérêt des habitants. Peu importe comment ça se fait : s’il faut combattre, on combat ; s’il faut discuter, on discute ; s’il faut se retirer, on se retire. Peu importe la manière, ce sont les intérêts des habitants qui doivent primer. On a toujours eu ce principe en tête.

« Beaucoup ont un discours politique à force de côtoyer l’association. »

Du coup, c’est ce qui nous a permis d’avoir le soutien des habitants, même si parfois ce n’est pas visible. Par exemple, on va organiser un débat en plein milieu du quartier, mais tu n’auras personne. Ils ne sentent pas concernés, à peine s’ils se sentent concernés par leurs propres problèmes. Vu de l’extérieur, on a un ancrage dans le quartier… mais ils sont où, les gens ? Quand les gens disent « on vous laisse le problème », on a l’impression qu’ils nous ont délégué ça, tout ce qui concerne le coté politique. On nous a délégué et, seuls, à quelques uns, on porte ce poids. Mais en même temps, sur onze ans d’expérience, beaucoup de gens dans le quartier ont un discours politique. Beaucoup de pères de famille ont un discours politique à force de côtoyer l’association, mais pas parce qu’on fait des formations pour le dire.

C’est un discours qui est présent dans le temps.

Les gens, ils écoutent, ils entendent. C’est dans l’action, beaucoup dans l’action. Nous on est pas compliqués : la politique c’est facile, pas besoin de complications, pas besoin de savoir parler d’une certaine façon. Quand je dis que ce n’est pas compliqué, c’est qu’il faut que ce soit carré, faut parler d’une certaine façon. Lorsqu’on va faire une action, ce n’est pas un individu qui parle pendant que les autres se taisent, non. On arrive, celui qui a des choses à dire le dit à sa façon, selon son envie. Oui, les gens se sont appropriés la parole…

Cela renvoie à la scène du documentaire de Carole Charbert (France 3, 2015) avec des propriétaires occupants : un chibani fait appel à l’armée contre la délinquance dans le quartier, puis change d’avis en vous écoutant...

Elle est marrante cette scène. L’homme en question est quelqu’un d’authentique : ce qu’il dit, il le pense. On a souvent organisé ce genre de discussions avec les chibanis, les femmes, les plus jeunes, des jeunes qui sont complètement mis de côté. On a souvent des débats, des échanges. Des fois, ils vont t’apporter des choses, tu vas leur en apporter d’autres. Il y a des choses qu’ils ne voient pas sous le même angle que nous. Et réciproquement, il y a des choses que nous on ne voit pas. Quand tu as affaire à ce monsieur, qui te parle directement de sa situation, tu apprends des choses sur la manière dont les pouvoirs publics traitent les propriétaires occupants, et nous on a une vision politique qui nous permet de voir d’autres choses, donc on échange. Sur ce cas précis, il y a des positions différentes dans un contexte un peu particulier. C’est une période qui était très difficile pour beaucoup de jeunes dans le quartier, quelques-uns foutaient un peu le bordel, des cambriolages avaient eu lieu. Ce qui était nouveau : avant il n’y avait pas ce genre de problèmes dans le quartier. Mais des gens ont pris les choses en main. Ça se fait beaucoup moins maintenant.

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Au vu de la gravité des choses, on a l’impression de prêcher dans le désert. Mais on se le reproche à nous-mêmes dans la mesure où on est tellement pris par les urgences qu’on n’a pas le temps de réfléchir sous quelle forme on peut transformer cette révolte qu’il y a dans le quartier. Refaire des marches, refaire des manifestations, refaire des occupations… refaire quoi ?

« Dans ce quartier, il n’y a plus eu d’expulsion depuis onze ans ! »

C’est une double critique, on a notre responsabilité. On n’est pas cinquante, c’est les mêmes qui vont organiser une action, traiter les dossiers, s’occuper des médias, aller à Paris et ailleurs pour régler les problèmes. On en arrive à traiter les dossiers localement, régionalement et nationalement… Tous les jours on est en train de faire quelque chose, c’est aussi ce qui explique qu’on n’arrive pas à réaliser une vraie communication sur Internet, sur un blog, poster des interviews, etc. On a des analyses sur chaque type de problèmes : propriétaires occupants, attributions de logements, échecs scolaires, et c’est une nécessité de les diffuser sur le Net, mais on n’a vraiment pas le temps de le faire. Du coup, tu ne sais plus où taper.

Aujourd’hui, si l’association devait entièrement s’arrêter, tu ne peux pas t’en satisfaire même si tu sais que tu as réalisé des choses, comme de reloger des gens. Il faut savoir que dans ce quartier, il n’y a plus eu d’expulsion depuis onze ans ! À chaque fois qu’ils ont tenté d’expulser des gens on était là, prêts pour la confrontation avec la police…Et on a eu gain de cause. Ils ont réussi une seule expulsion, celle d’une famille, mais qu’on a réussi à faire reloger dans un bâtiment neuf. D’un côté on peut être satisfait du travail accompli, mais de l’autre pas du tout. Parce que si on avait été plus nombreux, quinze ou vingt à aller dans la même direction, on aurait pu faire beaucoup mieux.

Au vu de notre maîtrise des dossiers, des compétences dans l’association, si le temps nous l’avait permis, si des gens avaient pu être libérés du traitement des dossiers, on aurait pu aller plus loin. Par exemple, pendant cette Agora des quartiers que l’on organise ce week-end, on a dû s’occuper du cas de l’expulsion d’une personne, en pleurs. Et, comme souvent, on nous appelle au dernier moment sur le mode « on m’expulse demain ». Donc il faut négocier avec l’huissier, mettre en place un rapport de force… Ce n’est pas évident. Dans quelques temps, on aura plus de recul et on comprendra mieux notre situation.

Dans le documentaire, on assiste à la campagne électorale municipale. Le futur maire de Montpellier, Philippe Saurel, vient dans votre local et semble très ouvert à vos revendications. Mais peu après les élections, les relations sont coupées, les portes fermées. Que s’est-il passé ?

Nous étions persuadés que Philippe Saurel allait gagner. Il a axé sa campagne sur le rejet du système de Georges Frêche [maire de 1977 à 2004, NDLR]. Les autres candidats étaient trop axés sur les idéologies de parti. Les gens ont en marre des idéologies de parti. Ce n’est pas Saurel qui a gagné, mais le ras-le-bol contre le système Frêche. Il nous a proposé d’être sur sa liste et on lui gentiment dit non, même si on était persuadés qu’il allait gagner. On pensait que cela ne pouvait pas être pire. On a eu des discussions avec lui à plusieurs reprises dans le passé. Quand il est venu pour la démolition de la tour, il nous a proposé des passes « VIP » ! Tout va bien au début, et puis l’État passe et c’est la coupure complète.

On était prêts dans l’intérêt des habitants à mettre notre expertise et notre savoir-faire sur la question des quartiers au service de la mairie, avec une seule condition : pas de subventions, pas de salaires, pas de postes, on garde notre autonomie. S’il faut montrer comment faire mieux avec moins, pour repenser des dispositifs à bout de souffle, on sait faire. Et puis nos rendez-vous ont été reportés à chaque fois jusqu’à l’arrivée de Myriam El Khomri [secrétaire d’État à la Politique de la ville 2014-2015, aujourd’hui ministre du Travail, NDLR]. Khalid El Hout, militant de Justice pour le Petit-Bard, a écrit au maire qu’il était le bienvenu… mais le maire l’a mal pris, comprenant « ce sont eux qui m’invitent ! » Ce n’était pas le seul prétexte : il n’y a rien eu sur les quartiers, aucune annonce sur les quartiers populaires. Il y a eu un appel à projet sur la participation des habitants, choisis pour monter à Paris, mais il a tenté de nous casser : il a appelé Paris pour dire que nous étions des gens qui freinions la rénovation urbaine… Après toutes ces étapes, la guerre était ouverte.

Comment vivre en étant un contre-pouvoir où la personne qui tente de casser c’est celui avec qui tu pourrais travailler ?

C’est à l’image de sa politique dans les quartiers. Il méprise les quartiers : il lance des réunions de concertation mais jamais dans les quartiers populaires. Il a décidé de nous mettre à genoux.

La criminalisation vous touche aussi. C’était le cas avec Dammarie, Blanc-Mesnil, Vénissieux, Villiers-sur-Marne, etc. Dès que des militants de quartiers s’impliquent dans le champ politique, associatif, culturel de façon autonome, sans entrer dans le clientélisme, ils sont brimés. Alors que, paradoxalement, les pouvoirs publics n’arrêtent pas de parler de participation…

Aujourd’hui Justice pour le Petit-Bard est expulsé de son local par le bailleur qui gère la rénovation urbaine. Il n’y a pas de démocratie en France ou à Montpellier. Quand tu gagnes des élections en proposant des logements, les gens ne votent pas pour des idées mais pour des services. Or quand les élus en arrivent à expulser une association qui est à l’origine de la rénovation dans le quartier, ils combattent une association qui a rendu service à la mairie et à la ville de Montpellier. Le soulèvement du Petit-Bard en 2004 a bénéficié à toute la ville de Montpellier : il y a eu énormément d’argent injecté ensuite. Mais ils veulent décider de tout et que tu marches comme eux le veulent. Nous on n’est pas d’accord, on a notre façon de faire. Tu peux ne pas aimer notre association mais on est allés au bout de chaque dossier.

Quelles sont vos relations avec la gauche radicale de Montpellier ?

On discute avec tout le monde, mais on est un peu craints. Ils ne savent pas comment faire mais, en vérité, ils n’en ont rien à faire de ces questions de quartiers. Ils s’en préoccupent à des périodes précises, pendant les campagnes électorales : là, tu les vois dans tes rassemblements, ils t’invitent à des discussions. Il y en a avec qui tu discutes mieux qu’avec d’autres. Mais face à l’urgence et à la gravité de la situation dans les quartiers, ils ont leurs propres priorités.

Ils ont les préoccupations de leur classe sociale. Y a-t-il un fossé en termes de lieu d’habitation ?

On a assisté à un développement séparé des quartiers et les militants de gauche participent à cela. Ils peuvent toujours se dire « de gauche », à partir du moment où il y a un fossé social et racial entre les quartiers, la priorité c’est de le pointer. C’est ce qui m’énerve le plus chez ceux qui pensent être « naturellement » plus proches de nous. J’aime bien les choquer : je dis que je vote à droite, juste pour voir leur tête. Ils ne nous comprennent pas, ils t’abordent comme si tu étais une association de quartier limitée au social. On a été les seuls à Montpellier à avoir foutu le bordel parmi tous les partis politiques : à droite, on a occupé leurs locaux ; et du côté du PS, du Front de gauche, du NPA, leurs rapports avec nous sont plutôt craintifs, ils ne savent pas comment on va réagir.

C’est une situation paradoxale. Ces partis politiques prétendent représenter les classes populaires, alors que socialement ils sont ailleurs…

C’est à eux que j’en veux le plus, parce qu’ils pensent qu’il suffit d’assister à des cafés-débats-citoyens pour dire qu’ils sont là. J’ai envie de leur dire : « Mais reste chez toi ! » Parce qu’ils viennent dans ces débats juste pour dire qu’ils sont sur le terrain, qu’ils connaissent les problèmes. Ils vont être d’accord avec ce que tu vas dire et même être plus radical que toi. Le problème, ce n’est pas ça, la question c’est : qu’est ce que tu fais ? C’est quoi la préoccupation de ton parti au second tour quand il va négocier ? Il va négocier quoi ? Quand il va parler avec moi, il peut me chanter ce qu’il veut, ce que je veux savoir c’est si tu parles des quartiers quand tu vas négocier. Mais ce n’est jamais la question des quartiers qui est discutée entre les partis.

« On ne compte que sur nous-mêmes. »

J’ai eu une discussion avec un militant des Verts, un rebeu : toi, tu viens chercher des voix dans les quartiers parce que t’es un rebeu, tu me dis que ton parti c’est le moins pire… Tu renforces leur combat, mais et nous ? Viens toute l’année, parle des problèmes des quartiers. Au minimum, mets au même niveau la question des quartiers et les autres questions qui préoccupent ton parti. C’est ça le problème que j’ai avec les partis politiques. Concrètement, dans les faits, il n’y a plus personne. C’est pour cela qu’on ne compte que sur nous-mêmes, qu’on est méfiants dès que certains commencent à nous tourner autour. Méfiance avant confiance.

On a appris que le club de futsal est menacé, la subvention de la communauté d’agglomération est supprimée. Pourtant, ce club est très important dans le quartier. C’est une institution à coté de l’association Justice pour le Petit-Bard.

Le club a 17 ans d’histoire. C’est une bande de copains, à la base. Les premières années, c’était le meilleur club de la région et par la suite un des meilleurs clubs de France. De 1998 à 2007, c’était une section du FC Petit-Bard. Ensuite, on est monté en Ligue 1. Le futsal est alors considéré par l’État comme un sport de haut niveau. Mais le club de futsal n’est pas juste un club de sport, il y avait un projet autour du club à partir des expériences vécues dans le quartier. Pour moi, à travers le foot, on pouvait faire des choses à l’école.

Puisque tout le monde aime le foot au Petit-Bard, comment pouvait-on faire des choses à partir du sport ? C’est de là qu’est née l’idée d’une académie d’excellence. On a vu tellement de talents gâchés dans le quartier qu’on a essayé de comprendre. Des personnes auraient pu évoluer dans les meilleurs clubs de France, mais elles échouent à l’âge de 15 ou16 ans. On a pris des exemples précis : les personnes demandées dans des centres de formation, et on a vu que c’était un problème d’accompagnement. Il y a beaucoup de primo-arrivants dans le quartier : les parents ne laissent pas partir les enfants dans les centres de formation. Certains sont tombés dans le trafic cigarettes, de shit…

Il manquait donc un outil d’accompagnement, d’encadrement. Je ne pense pas – mais on peut ne pas être d’accord – que le racisme dans le foot soit le seul élément qui empêche que des pépites soient « achetées » et « revendues » par des clubs. C’est aussi un problème de discipline qui se retrouve dans tous les domaines dans les quartiers. Les talents sont « achetés » pour pas cher par des clubs qui deviennent les clubs formateurs, et ils gagnent de l’argent sur ces talents entraînés par des clubs de quartier qui, eux, ne touchent rien. Au-delà du côté social, l’excellence c’est un meilleur accompagnement aussi bien sportif que physique. Au niveau de la discipline, on veut influencer le comportement tant à l’école qu’à la maison ou dans le quartier.

« L’ambition est de mettre une éthique dans le sport, à travers la solidarité. »

Il faudrait investir plus d’argent, plus de temps dans le foot. Ce qu’on va apporter au jeune va lui servir dans la vie, même s’il ne devient pas joueur pro. C’est aussi un travail social. Dans l’académie d’excellence, on a deux axes : 1) le futsal pour tous, avec un encadrement scolaire, et 2) le futsal pour l’« élite », avec une formation sportive exigeante sur le plan mental et comportemental. L’attraction se fait par l’équipement et la possibilité de jouer des matchs à l’étranger… Petit à petit, on met en place des formations pour tout le monde : sur les relation avec l’arbitre, la santé, la nutrition… On discute toute l’année avec les joueurs, l’écoute est la première chose que l’on privilégie : aucune d’absence n’est admise pendant les discussions, ils apprennent à être disciplinés pendant une ou deux heures. Mais c’est aussi des moments de détente à travers l’organisation de sorties.

On dit souvent qu’ils manquent d’implication dans les quartiers, mais l’inverse est aussi vrai : il y tous ceux qui veulent s’impliquer mais sans savoir comment. Le mot politique est devenu sale. Moi j’ai passé à mon temps à parler, à exposer le projet, à en discuter… Convaincre, cela ne se fait pas en arrivant comme ça et en claquant des doigts. On a pris le temps de convaincre pour avoir des gens sur lesquels compter. Je dis souvent : « Ma compétence c’est de regrouper les compétences. »

À partir du moment où tu as des gens qui sont convaincus du projet, tu as un projet qui fonctionne. Cependant, ça ne reste qu’un projet, même s’il existe, mais pas encore dans les termes dans lesquels on y a réfléchi. Il faut être exigeant avec soi-même pour que cela aboutisse. L’objectif est de proposer une alternative pour éviter que certains, à 20 ans, en arrivent à péter les plombs dans le foot. L’ambition est de mettre une éthique dans le sport, à travers la solidarité. On reproche beaucoup de choses aux sportifs, mais nous qu’est ce qu’on a fait ? On comptait élargir le projet à toute la France, dans plusieurs grandes villes, et puis le maire m’a ciblé directement en tant que président du club, il a décidé de nous « abattre ». Le club de futsal est une tribune : soit il meurt soit ça peut l’emmerder. Depuis que je suis président, on a donné le coup d’envoi d’un match à des gens, comme Mokles, plutôt qu’à des gens connus et, ça, le maire le perçoit comme un danger politique.