Impunité policière #1 [Vidéo]

Première partie :
"Version contre version" / "Victime suspecte, légitime défense".


Merci à Aboubakar pour les images de la commémoration des 10 ans de la mort de Lamine Dieng, organisée par le collectif Vies Volées, et au Comité Vérité pour Adama pour les images de la restitution, faites par Rùkia.
Musique par Kindred Beats.
Partie 2, à venir : Émeutes et criminalisation de la révolte.

"À défaut de données officielles, plusieurs associations et collectifs de défense des victimes se sont attelés au décompte du nombre de personnes décédées dans le cadre d’interventions de police ou de gendarmerie. Après avoir comparé et croisé les données de plusieurs sources, le site Bastamag propose ainsi un recensement consultable en ligne. Ces données incluent tous les décès survenus dans le cadre d’interventions de police ou de gendarmerie portés à sa connaissance. Le site recense 109 décès entre 2004 et 2014. Ces cinq dernières années, on compte en moyenne un décès par mois (14 décès en 2014, 10 en 2013, 19 en 2012, et 9 en 2011 et 2010). Un profil-type se dessine. Un homme noir et/ou d’origine arabe, habitant un quartier populaire de l’agglomération francilienne ou lyonnaise, âgé de 25 à 30 ans .

Lorsqu’une personne subit une violence policière, quand elle est tuée ou gravement blessée par un policier ou un gendarme, on observe souvent les mêmes séquences d’un scénario. C’est le même schéma qui se déroule et qui débouche la plupart du temps sur la minimisation de la violence d’État 
 : on finit par parler de « bavure » ou d’« accident ».

Or on oublie qu’une bavure est une simple « tâche » qui apparaît quand on écrit sur une feuille ; le stylo « bave » sans qu’on l’ait fait exprès, c’est un problème technique, lié à l’usure du stylo, la densité de l’encre, la mauvaise qualité du papier, etc. Quand on parle de bavure, on ne remet jamais en cause la main qui écrit. La main n’est pas responsable de la bavure ; elle a écrit selon les règles de l’écriture, de gauche à droite, en respectant la grammaire, mais la tâche apparaît sans que la volonté de la main y soit pour quelque chose.

Que l’affaire ait lieu contre un manifestant lycéen en 1986 ou contre un jeune de quartiers populaires des années 2000, c’est ce schéma qui se reproduit pour les violences policières. Le policier ou le gendarme suit les ordres qu’on lui a donnés, utilise les armes qu’on lui a confiées, mais il est très difficile de faire reconnaître la responsabilité du policier ou du gendarme. Ce n’est donc pas un hasard si très peu de fonctionnaires de police sont condamnés pour des faits de violence. Mais comment expliquer que la police soit irresponsable devant la population qu’elle est censée protéger ? Comment expliquer qu’il existe un certaine impunité policière ?

En 1986, une affaire de violence policière avait fait grand bruit, dans le contexte des mobilisations lycéennes et étudiantes contre la loi Devaquet, c’est l’affaire Malik Oussekine, tué par des policiers de la brigade des « voltigeurs », des agents circulant en moto pour disperser et réprimer la foule des manifestants.

Le premier réflexe des autorités politiques est de nier la violence. Selon le parquet, « sa mort est dûe à une décompensation cardiaque lié à un état pathologique rénal antérieur. Le jeune Malik Oussekine était dialysé ; aucun des hématomes ne semblent expliquer seul la mort du jeune et aucune fracture n’a pas être décelée à la radiographie ». Autrement dit, ce ne sont pas les voltigeurs qui sont en cause, mais une maladie cardiaque…

Ça ne vous rappelle rien ? C’est le même argument qui a d’abord été utilisé pour expliquer la mort d’Adama Traoré le 19 juillet 2016 à Beaumont-sur-Oise.
Dans le cadre d’un contrôle d’identité, Adama Traoré avait été interpellé, menotté et embarqué par la gendarmerie. Il meurt asphyxié sous le poids de trois gendarmes. Mais ce n’est pas la version du procureur de la République, Yves Jannier, pour qui Adama Traoré aurait souffert « d’une infection très grave touchant plusieurs organes »…
Or la version policière, souvent reprise en boucle par les médias dominants, s’est avérée fausse dans les deux cas. Selon la famille de la victime et les témoins de la scène, Malik Oussekine et Adama Traoré n’avaient aucun problème cardiaque. Leur mort est la conséquence directe des méthodes d’interpellation et de répression policière.

Dans ce type d’enquête, la valeur des témoignages est variable. Celui de Paul Bayzelou fonctionnaire du ministère des Finances dans la mort de Malik Oussekine avait une grande valeur parce qu’il s’agissait d’une homme blanc bourgeois, membre d’une des plus prestigieuses administrations d’État. Mais les témoignages de jeunes de quartier, proches de la victime ou des membres de la famille sont considérés comme moins crédibles dans l’espace public.
C’est pour cela que les informations des services de santé sont déterminantes. D’où la volonté de la police et du parquet de contrôler ce type d’informations. Or, selon le SAMU ou les pompiers, qui se rendent immédiatement sur place, la version policière est souvent contredite, comme pour Malik Oussekine.

Pour Adama Traoré, les choses sont encore plus compliquées. Pendant deux jours, la famille n’a pas eu accès au corps. Deux autopsies ont été réalisées. La première parle d’« infection grave ». La seconde ne parle plus d’infection, mais d’asphyxie. La famille demande une troisième autopsie, mais le parquet refuse de l’ordonner. Quelques jours plus tard, le journal Mediapart révèle que des pièces importantes ont disparu du dossier judiciaire…
Mais l’émission Le Quotidien diffuse le témoignage d’un pompier...
Mis en cause pour sa gestion du dossier, Yves Jannier, procureur de la République, n’a eu de cesse de communiquer des éléments faux ou tronqués, est finalement muté officiellement pour des problèmes de management. L’instruction est toujours en cours.

Une autre manière de relativiser la responsabilité des policiers est de dénier le statut de victime à la personne violentée, et la suspecter de violences, d’engagement politique, de délinquance, ou de tout autre fait qui diminuerait la « valeur » à accorder à la victime. C’est ce que révèlent certaines questions de journalistes et des témoignages concernant la mort de Malik Oussekine. On demande à son frère s’il était politisé, comme si le fait d’être politisé justifiait sa mort. Ainsi, Malik Oussekine a été dépeint par tous, sans exception, comme un étudiant brillant, poli, gentil, non violent. Mais la description de Malik Oussekine est une exception. La plupart du temps, les autorités policières jettent le soupçon sur le victimes.

Le 27 octobre 2005, Zyed Benna et Bouna Traoré sont suspectés d’être les auteurs d’un cambriolage à Clichy-sous-Bois. Autre exemple, celui d’Amine Bentounsi. Le 21 avril 2012, il est tué d’une balle dans le dos par un policier qui le poursuit. Une manière de le salir est de rappeler systématiquement son passé délinquant, comme si cela rendait plus « acceptable » son décès…

Même lorsque le policier est déclaré coupable en appel le 10 mars 2017, on parle de « mort d’un braqueur »… Ce passé délinquant est constamment mis en avant, ce qui correspond à la stratégie des avocats des policiers. Il faut faire passer l’idée que l’usage de la violence était légitime,conséquence d’une peur ou d’un danger immédiat.

Damien Saboundjian, policier ayant tué Amine Bentounsi en 2012 : « J’ai vu l’individu courir en venant vers moi avec le révolver à la main. Il le tenait à peu près à hauteur de sa tête, en courant. J’ai serré le frein à main pour ne pas le renverser. Il a pointé son arme en me désignant. Je suis sorti de la voiture. J’avais peur qu’il vienne vers moi. D’un seul coup, je l’ai vu devant moi, face à moi, de l’autre côté de la chaussée. J’étais dans une situation de danger. Je ne savais pas où il était. Il m’a braqué à nouveau avec son arme. Il a tendu le bras vers moi. J’ai riposté en tirant pour le neutraliser car j’ai senti que ma vie était en danger… »

Ce discours n’est pas nouveau. On le retrouve dans la bouche de CRS en 1987...
Prenons un exemple récent, celui de la mort brutale de Shaoyo Liu par un policier de la Brigade anti-criminalité le 26 mars 2017 à son domicile. Ce jour là, trois agents de la BAC interviennent dans le 19e arrondissement de Paris. Leur intervention débouche sur la mort par balle de Shaoyo Liu, ressortissant chinois et père de famille.

Selon la police, un voisin les avait appelé pour signaler la présence d’un homme se déplaçant dans les parties communes avec un couteau à la main. La préfecture a expliqué que les agents de la BAC se sont présentés devant la porte du domicile de Shaoyo Liu, ils auraient entendu cris et pleurs. Les policiers ont forcé la porte.
Shaoyao Liu aurait alors porté un coup avec une paire de ciseaux, blessant un policier à l’aisselle, et alors qu’il aurait tenté de porter un nouveau coup au fonctionnaire blessé, un des policiers aurait effectué un tir de riposte pour protéger son collègue.
Encore une fois la version sera dénoncée par la famille et leurs avocats."

PNG - 181.6 ko