In love with the coco

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Lors d’un retour d’une compétition sportive, fin janvier dernier, on écoutait la radio dans le minibus en compagnie des jeunes qu’on avait emmenés dans une ville voisine. Une des chansons faisait l’unanimité, c’était un truc d’un ricain, O.T. Genasis, dont le refrain entêtant est « I’m in love with the coco ». Les ados chantaient et faisaient les clowns sur la chanson, devant l’air perplexe qu’on avait, nous les « grands » (pour ne pas dire les vieux) : une des gamines nous a expliqué d’un air entendu que la chanson évoquait un sujet grave : « quand il dit coco, il ne parle pas de la noix de coco, hein ».

On avait bien compris, ce qui nous est arrivé en pleine figure c’est que la cocaïne s’était immiscée dans notre quotidien. On était dans un minibus, avec les mômes du quartier et ce moment positif avait en toile de fond un truc qui pourrit la vie. Parce que la cocaïne, ce n’est pas que des histoires à la téloche ou au cinéma. C’est un fléau réel. Ce n’est plus l’apanage de la jet-set. En se regardant, on s’est demandé nous, les « anciens », combien des petites et des petits qui chantaient dans le bus avait déjà été en contact direct ou indirect avec la cocaïne.

La drogue, la toxicomanie et les classes populaires, c’est une longue histoire avec son cortège de drames et de vies brisées. Les années 1970-80 ont été celles de l’héroïne. Une déferlante qui a fait des ravages sur deux générations. Quand on a plus de 35 ans, on a fatalement des images et des sons qui remontent. Des carcasses brisées qui se traînent dans un hall d’immeuble, des seringues usagées qui traînent en bas du toboggan, des amis qui bavent en essayant de parler, le SIDA en héritage quand on croyait la page tournée.

Puis, durant vingt ans, il y a eu un reflux des drogues « dures » : le trafic et la consommation était majoritairement liés au cannabis. Vingt ans de trêve qui laissaient espérer que la came ne reviendrait pas. La vente de saloperie se concentrait dans de rares petits îlots de misère de certaines villes. Les blessures ont plus ou moins bien cicatrisé. On a appris à vivre sans les proches trop tôt disparus et on se disait que la came ne reviendrait plus.

Une génération plus tard, les problèmes économiques ont empiré et les techniques illicites de survie ont évolué. Les petits qui chantent dans le minibus sont pour certains les enfants de la génération qui a pris la vague d’héroïne dans la gueule. Personne ne leur en a parlé et, comme pour d’autres sujets, il n’y a pas eu de transmission de la mémoire. On ne dit pas pourquoi Tonton est mort jeune ou pourquoi Tata paraît dix ans de plus.

Les gens esquintés, autour de nous il y en a plein. Les petits ne font pas gaffe à ça, ils se préparent à évoluer dans un monde où la seule chose qui compte, c’est d’être riche. Dans la course à l’oseille par tous les moyens, la came a fait son retour, doucement mais sûrement. La cocaïne n’est pas arrivée dans le quartier il y a si longtemps que ça, elle s’est incrustée tout doucement. Comme ailleurs sur le territoire français, elle s’est propagée suite aux révoltes de 2005 et il y a eu un saut de qualité lorsque la « crise » de 2008 a fait sentir ses effets.

Le premier retour de flamme des révoltes de 2005 a été le débarquement de la came dans les quartiers. Il faudrait faire un jour une cartographie de la propagation de la came quartier par quartier, ville par ville, histoire de vérifier à quel point il y a corrélation entre misère, désespoir et automutilation. La cocaïne s’est présentée sous un jour présentable, elle ne transforme pas en zombie et permet de faire la fête. Mais surtout elle est devenue « discount ». C’est comme le foie gras, avant c’était pour les riches, maintenant c’est trouvable chez LIDL et y en a même du halal. C’est pas du bon, pas du pur, mais ça fait office quand même. La coke, c’est pareil. Peu importe le pacson pourvu qu’on ait les effets secondaires.

En 2006, on trouvait la « C » à 30 € le gramme. En peu de temps, les habitudes de consommation ont changé. Le marché s’est restructuré. Autant pour le shit, on pouvait dire que c’était des filières locales et familiales qui s’occupaient de l’approvisionnement depuis le Maghreb, autant pour la coke c’est impossible : il n’y a pas de Péruviens ou de Colombiens en masse dans nos quartiers. Des alliances se sont créées afin de générer du profit. Le fait que le braquage ou le vol en gros ne rapportent pas assez pour les risques encourus a imposé la bicrave comme moyen n°1 de faire du fric. Le grossiste du quartier devient la « référence », le braqueur est devenu désuet. Les quartiers ont toujours fourni des soldats pour le « milieu ». Avant, les soldats partaient faire leurs affaires ailleurs et certains partageaient leur butin avec le quartier. Désormais, la troupe occupe le territoire et vend sur place. Ils sont devenus une interface entre la grande distribution de l’horreur et la consommation de drogue de masse. Une fois installé avec la coke, on peut ensuite fourguer d’autres produits moins présentables mais qui fidélisent la clientèle. Le crack débarque, l’héroïne revient.

On se fait la guerre pour des parts de marché, pour tenir le terrain. La cocaïne c’est le chemin de la mort, chantait Mickey Mosman dans les années 1980. Aujourd’hui la coke et la guerre font rage dans certains quartiers : c’est le carburant du capitalisme sauvage. La crise économique aiguise les appétits et fait miroiter des opportunités. Le monde d’aujourd’hui n’est même plus celui d’un Tony Montana qui finissait par crever riche et loin de la misère économique. Tony Montana s’est fait détrôné par Ze Pequeno, un gars qui fait régner la terreur dans son quartier sans pour autant s’arracher de sa condition. Dallas est remplacé par Gomorra, univers impitoyables. La poudre aux yeux des fictions finit par nous arriver sous le nez. Il faut juste faire gaffe à ce que les petits aient assez de force et d’espoir pour ne pas se faire rouler dans la farine du mirage qui fait de la résignation des autres un business comme un autre.