La voix d’une Black Panther

Depuis l’apparition du mouvement Black Lives Matter (Les vies noires comptent) et les émeutes de Ferguson aux États-Unis, l’ampleur de la dénonciation des crimes racistes et d’une violence systémique contre les Noirs semblent donner un second souffle au combat contre le « colonialisme domestique » que ciblait le Black Panther Party.

Pour Quartiers XXI, Kathleen N. Cleaver, militante historique du mouvement africain-américain, revient sur l’évolution du militantisme et sur la place des femmes noires qu’elle prévoit « leaders et organisatrices de notre longue lutte pour la libération et la justice ». D’une génération à l’autre, entretien.

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Le 17 juin 2015, neuf Africains-Américains ont été tués par balle par Dylann Roof, un homme blanc de 21 ans, dans l’église baptiste Emanuel de Charleston (Caroline du Nord). Roof a publié un manifeste sur internet où il justifie son acte par l’idéologie de la suprématie blanche. Quelle est votre première réaction face à cet horrible massacre ?

Pour les États-Uniens, en particulier les Africains-Américains, les agressions violentes ou le meurtre de Noirs se répètent tellement qu’ils sont devenus quelque chose de courant, de familier. Pour nous, des lynchages du début du XXe siècle aux exécutions sommaires pour délinquance ou aux crimes policiers d’aujourd’hui, la mort organisée et ciblée des Noirs est une constante de l’histoire. Dans ce contexte, la tuerie de l’église baptiste Emanuel était surprenante parce qu’il s’agissait d’individus tellement reconnus, respectueux des lois, chrétiens, et le meurtre était tellement prémédité… comme l’étaient les attentats à la bombe et les meurtres racistes des années 1950 et 1960, ou la multiplication des meurtres de vétérans noirs revenant de la Seconde Guerre mondiale dans les années 1940.

C’était donc un acte terroriste d’une ampleur surprenante, malgré le fait que les meurtres prémédités soit un des invariants historiques inscrits dans la conscience des Africains-Américains. Cet exemple de violence commise par un suprématiste blanc n’est pas unique... Ce qui est unique est la protestation multiraciale massive contre la violence suprématiste, à Charleston, en Caroline du Sud. Ceci est nouveau, encourageant, signe d’un basculement, non pas dans l’existence de la violence raciste de Blancs, mais dans le refus de la suprématie blanche dans sa version flagrante et explicite. C’est un pas en avant.

L’ONG Fatal Encounters comptabilise 5 600 personnes tuées par la police étasunienne depuis 2000. La probabilité pour un Noir d’être tué par balle par la police est largement supérieure à celle de membres d’autres groupes raciaux.
Pensez-vous que la violence contre les Noirs est plus forte dans les années 2000 que dans les années 1960 ? Y a-t-il une relation entre la répression politique violente contre les mouvements révolutionnaires noirs et ce type de répression ?

La violence contre les Noirs est systémique dans l’ordre social états-unien, plus visible concernant les violences policières, mais pas moins importante pour le logement, l’emploi, la hiérarchie sociale, etc. Ceci est la conséquence de ce que nous, les Black Panthers, appelions le colonialisme « domestique ». La violence de la police est ce qui avait provoqué la création du Black Panther Party For Self Defense dans les années 1960, porté par des membres de la génération de la guerre du Vietnam, qui sont maintenant des grand-parents. Le niveau actuel de violence est lié au type d’engagements militaires des quinze dernières années… et au plus intense niveau d’armement. Mais la mentalité raciste, le ciblage social de la jeunesse noire, est un aspect invariant de cette violence.

De 1980 à 2008, le nombre de détenus aux États-Unis a quadruplé : de 500 000 à 2,3 millions. Les Africains-Américains représentent un peu moins de la moitié, 1 million, de l’ensemble de la population sous les verrous. Ils sont incarcérés six fois plus que les Blancs, et un homme noir sur six a été emprisonné depuis 2001. Vous êtes actuellement professeure à l’École de droit de l’Université Emory (Atlanta) et vous avez été magistrate à la cour d’appel de Philadelphie. Selon votre expérience politique et professionnelle, quels sont les mécanismes qui produisent ces inégalités ? Partagez-vous l’analyse du livre de Michelle Alexander, The New Jim Crow, qui définit le système pénal comme le prolongement de l’ancienne ségrégation légale ?

L’inégalité raciale est un héritage fondamental de la société esclavagiste, qui a été remplacée par un État nationaliste blanc après la Guerre civile [Guerre de Sécession, 1861-1865, ndlr]. La société états-unienne est depuis longtemps structurée juridiquement, socialement et politiquement, par des clivages raciaux. C’est après la guerre du Vietnam, le déclin post-industriel et la fin de la ségrégation légale, d’abord sous l’administration Nixon puis sous celles des Bush, que l’on observe une augmentation massive de l’emprisonnement des Noirs.

La connexion entre l’emprisonnement pour le profit, le déclin industriel, et les mécanismes racistes classiques ont produit la calamité de la surreprésentation des Noirs en prison. Le système pénal, le durcissement législatif sur la récidive, et tant d’autres lois votées par des groupes politiques à la recherche du profit, ont débouché sur une prison intrinsèquement raciste. La justification des lois était la « Guerre contre la drogue » de George Bush [président de 1988 à 1992, père de George W. Bush, ndlr], et la montée en puissance des prisons privées. Durant cette période, ceux qui ont voulu mettre en place cette vaste inégalité sont parvenus à leurs fins. L’emprisonnement massif des Noirs non seulement sert à faire du profit, mais aussi déstabilise une potentielle dynamique de groupe qui a fait preuve d’une intense énergie dans les années 1960, et qui ne l’a plus retrouvée depuis.

Le livre The New Jim Crow aide à expliquer ce qui s’est passé mais, avant sa parution, il y avait des campagnes énergiques contre la répression politique et l’emprisonnement : le mouvement contre le complexe carcéral industriel et les campagnes spécifiques pour les prisonniers politiques. Michelle Alexander est dans le vrai en concluant que seul un vaste mouvement pour les droits humains peut modifier la situation.

Après l’acquittement en juillet 2013 de George Zimmerman, soupçonné d’avoir tué par balle Trayvon Martin en Floride, un nouveau mouvement noir s’est lancé : Black Lives Matter, fondé par Alicia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tometi. Parmi leurs revendications, Black Lives Matter demande « une politique nationale spécifiquement dédiée au redressement du caractère systémique de la violence anti-noire dans l’application de la loi », que « le gouvernement fédéral arrête se fournir de l’armement militaire aux polices locales » et que «  la publication des noms des policiers impliqués dans la mort de Noirs ». Que pensez-vous de ce mouvement et de ses revendications ?

Black Lives Matter s’est développé à partir de mouvements divers, certains contre les insultes racistes, d’autres contre les meurtres policiers. Il s’inscrit dans une longue vague de protestations et de manifestations au sein de la jeunesse noire depuis l’émergence d’un mouvement national bien organisé contre l’inculpation de lycéens à Jena (Lousiane) en 2007 [Le 4 décembre 2006, six lycéens noirs agressent physiquement un lycéen blanc, Justin Barker. Plusieurs organisations et intellectuels ont protesté contre le caractère excessif et discriminatoire du motif de l’inculpation (tentative de meurtre en réunion), ndlr].

Après le meurtre de Michael Brown par un policier [le 9 août 2014 à Ferguson (Missouri), ndlr], qui a bénéficié d’une large médiatisation, les protestations sont devenues beaucoup plus visibles dans les villes où un crime politicier a eu lieu, et c’est dans ce contexte que Black Lives Matter fait son apparition nationale. Je ne suis pas directement en contact avec ce groupe, bien que je sois en lien avec d’autres organisations qui sont engagées dans la construction d’une organisation nationale de militants progressistes pour lutter contre les meurtres de jeunes Noirs.

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C’est le même phénomène qui s’était produit à Richmond (Californie) en 1966, quand Denzil Dowell était tué d’une balle dans le dos par un policier blanc sans raison apparente. La volonté d’attirer l’attention sur cette affaire a conduit à la publication du premier numéro du journal du nouveau Black Panther Party For Self Defense. La brutalité policière, la violence ciblée perpétrée par des groupes racistes, la police et les civils blancs, ont malheureusement toujours été une constante de l’expérience des Africains-Américains aux États-Unis. Elle a provoqué l’émergence du Black Panther Party et d’autres organisations ; elle est en train de faire émerger l’engagement de nouvelles générations contre la violation de leur vie, de leur dignité et de leurs droits humains, sans parler de l’État de droit.

Je suis la fille d’une militante. Ma mère a pris part dans les années 1930 à la protestation sociale contre la ségrégation raciste et les pratiques racistes au travail, tout en étant engagée dans les premières mobilisations en Alabama, où nous vivions de la fin des années 1940 au début des années 1950. Elle faisait partie de toutes ses femmes noires qui étaient des militantes et organisatrices pour la justice sociale. Je prévois que les femmes noires seront les leaders et les organisatrices de notre longue lutte pour la libération et la justice aux États-Unis. Ceci, cependant, n’est pas la perspective que les médias dominants adopte pour traiter les actions de Black Lives Matter.

Dans les mobilisations contre la brutalité policière aux États-Unis, plusieurs militants noirs s’identifient à la lutte du peuple palestinien contre l’occupation. Certains d’entre eux sont allés en Palestine. Que pensez-vous du lien entre la lutte des Africains-Américains et celle des Palestiniens ?

Je crois que la solidarité entre les mouvements palestinien et africain-américain, qui s’est nouée depuis quelques générations, est positive et réaliste. Le déplacement forcé et les lois complètement racistes que le gouvernement israélien impose aux Palestiniens crée une oppression vicieuse à laquelle peuvent se reconnaître et s’identifier les Africains-Américains, dont l’identité en tant que groupe est basée sur le colonialisme « interne » ou « domestique ». Cette réalité n’a pas empêché certaines organisations noires de négliger la situation et de faire comme si leur citoyenneté états-unienne était la même que celle dont bénéficient les États-Uniens blancs. Mais ceci ne modifie pas la réalité substantielle. De mon point de vue, il devrait se développer une plus grande conscience et une plus large participation des Africains-Américains dans la solidarité avec la Palestine.

Après la répression sanglante du Black Panther Party dans les années 1970 et 1980, quelles sont les principales évolutions du militantisme noir ? Y a-t-il des organisations qui continuent la résistance dans l’esprit du Black Panther Party ? Quelle est l’organisation de laquelle vous vous sentez la plus proche aujourd’hui ?

Durant la période d’existence du Black Panther Party, qui correspond à la décennie de la guerre du Vietnam (1964-1975), de nombreuses organisations, en particulier des groupes culturels et politiques, ont composé un mouvement de résistance très vivant. De nombreux groupes ont suivi ou se sont inspirés des Black Panthers. Par exemple, l’une d’entre elle, Black Nia Force, a été créée sur le campus de l’université Howard (Washington DC). Cette organisation s’est installée à Newark (New Jersey), où l’actuel maire n’est autre que Ras Baraka, le fils de Amiri et Amina Baraka [Amiri est un célèbre écrivain africain-américain ]. Un groupe militant appelé le Malcolm X Grass Movement, issu du mouvement Republic Of New Africa qui s’est divisé en plusieurs factions rivales, s’est focalisé sur le militantisme culturel, mais il s’est aussi engagé dans un travail politique, notamment en étant le principal soutien de l’élection de Chokwe Lumumba à la mairie de Jackson (Mississipi). Par ailleurs, les groupes politiques de hip-hop font fréquemment référence au Black Panther Party.

Il y a aussi des centaines d’anciens membres du Black Panther Party qui sont devenus des leaders dans plein de domaines, comme le champ politique local, l’université, la médecine et le droit, tandis que d’autres sont restés des prisonniers politiques. Plusieurs d’entre nous, moi y compris, ont été engagés dans le soutien aux prisonniers politiques qui étaient membres du parti, comme Geronimo Ji Jaga (Pratt) qui a passé vingt-sept ans en prison avant sa libération en 1997, Eddie Conway de Baltimore libéré après quarante-quatre années de prison (2014) et, il y a quelques mois, un autre Panther appelé Skeou Odinga est sorti après trente-trois ans de détention. Il reste encore Mumia Abu Jamal, condamné à mort et dont l’affaire repasse devant le tribunal. J’ai créé avec un autre avocat le Human Rights Research Fund, et nous menons diverses actions, comme la recherche, le soutien aux prisonniers, des panels de discussions, etc. dans le sillage de la « guerre contre le terrorisme » aux États-Unis.

Il s’est construit une petite communauté de chercheurs et de militants qui s’associent pour de grands événements comme le Forum social états-unien, et d’autres projets. Il y a eu une explosion des organisations à but non lucratif qui ont une structure différente de celle du Black Panther Party, qui était un mouvement d’organisation politique et communautaire. Le parti manquait de liberté politique et restait à la lisière du mouvement radical, même s’il en faisait partie.

Un participation croissante des Africains-Américains dans les institutions universitaires, politiques et culturelles a généré une grande variété de manières d’être engagé dans la société. Le spectre du militantisme politique, culturel et social des Noirs s’est considérablement élargi. La capacité d’une nouvelle génération, disposant de plus d’opportunités à l’école et au travail que la génération des Black Panthers, a un impact dans les choix que font les jeunes.

Le Black Panther Party en tant qu’entité politique n’est plus actif, et beaucoup de ses leaders sont décédés, mais l’impact et l’influence des Black Panthers persistent dans la société, inspirent les jeunes militants, et provoquent toujours l’inquiétude des éléments réactionnaires des forces de l’ordre. Les États-Unis sont au milieu d’une transition culturelle, en réponse à l’élection de Barack Obama et à la conscience grandissante que le temps arrive où les États-Uniens blancs ne seront plus la majorité, ce qui est en train de modifier l’ADN des États-Unis.

En France, la perception des États-Unis est très influencée par l’industrie culturelle, notamment les films et les séries. L’une d’entre elles, The Wire, a connu un grand succès, mais ce qui frappe dans le scénario est l’absence totale de militants dans le ghetto de Baltimore. Qu’en pensez-vous ?

Je ne peux pas commenter The Wire parce que je n’ai jamais regardé, bien que j’en ai beaucoup entendu parler. Le manque de toute forme d’activité politique est un choix que les scénaristes ont fait... Mais ce n’est que du divertissement, contrairement au documentaire. Cependant, un des effets de l’épidémie du crack et son corrollaire, l’emprisonnement massif, est la destruction de tous ceux qui auraient pu être une seconde génération de révolutionnaires. La plupart de l’énergie politique qui était représentée par les militants est désormais exprimée publiquement par les artistes politiques du hip hop.


Née le 13 mai 1945 à Memphis (Texas), Kathleen N. Cleaver est une ancienne cadre politique du Black Panther Party. Etudiante, elle fait partie du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) avant de rejoindre en 1967 le Black Panther Party. Elle est contrainte à l’exil en 1969 avec son époux, Eldrige Cleaver, pour fuir la répression féroce du FBI. Elle revient aux États-Unis en 1975, reprend ses études de droit et devient universitaire. Elle est actuellement professeure à la faculté de droit de l’université Emory, à Atlanta.