« L’autonomie n’est pas un libre choix mais une nécessité »

Autonomie et convergences… Ou pas ?

Depuis près d’un siècle, les mouvements anticoloniaux puis les organisations de l’immigration en France ont été en permanence confrontés à la question de l’indépendance et de la collaboration avec les formations politiques traditionnelles. Cette problématique s’est maintenue et renouvelée à travers l’histoire des associations et collectifs des quartiers populaires depuis les années 80. Aujourd’hui, face à la désagrégation, voire au discrédit, de la gauche associative et politique qui laisse le champ libre à une offensive économique et sociale de plus en plus brutale, mais aussi face l’émergence et à l’affirmation de priorités ignorées par les formations classiques, de nombreux acteurs.rices et militant.e.s des quartiers prônent le choix d’une autonomie sans concession. Les attentats de janvier 2015, puis ceux du 13 novembre, ont tragiquement renouvelé la question des collaborations et des convergences nécessaires à l’élaboration d’un cadre unitaire de résistance et de luttes. C’est pourquoi nous entamons la publication d’une série d’interviews d’acteurs.rices et/ou militant.e.s des quartiers sur leur expérience et leur réflexion autour de cette problématique de l’autonomie. Premier à ouvrir le bal de ce questionnaire : Saïd Bouamama.

Roubaisien de naissance, Saïd s’est activement engagé dès les années 70 autant sur la question ouvrière que sur la question de l’immigration, en 1983 il a été l’un des acteurs de la Marche pour l’Égalite dans sa région. Aujourd’hui, cofondateur et coanimateur du Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP), il revendique une articulation permanente des luttes contre les dominations de classe, de race et de sexe, comme mode d’organisation des habitants, face à des formations traditionnelles de gauche qui ont « une vision abstraite des quartiers populaires ».

Quel fut ton engagement initial ? Le lien avec l’Algérie, la marche de 1983 ?

Mes premières activités militantes se sont déroulées dans l’éducation populaire, en particulier au sein d’une association de solidarité protestante et de la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne). Ces structures implantées dans mon quartier du Pile, à Roubaix, offraient une socialisation politique au sens large et un espace de débat sur les questions qui travaillaient nos adolescences (en particulier les premières confrontations avec les discriminations mais également la question palestinienne). L’arrivée des maoïstes sur le quartier, à travers le parti communiste révolutionnaire-marxiste léniniste (PCR-ML), a été l’occasion d’une seconde expérience militante plus active, plus spontanéiste, plus contestatrice. Cette expérience m’a donné une première connaissance du corpus marxiste avec un encouragement permanent à la lecture et à l’écriture.
Toutefois ces deux expériences ont vite atteint une limite. Pour l’éducation populaire c’est la posture paternaliste qui a conduit à la rupture. Pour le maoïsme c’est paradoxalement la question de classe qui a été rencontrée. Les militants de ces organisations avaient des conditions de vie supérieures aux nôtres, de beaucoup, et cela se ressentait dans l’ordre des priorités. Par ailleurs la question des discriminations qui minaient notre quotidien n’était certes pas niée mais renvoyée à un second plan c’est-à-dire de fait à une place subalterne.
Le lien avec l’Algérie était familial, avec des séjours au pays et un projet vague de retour des parents. Paradoxalement ce sont les maoïstes qui nous ont donnés accès à l’histoire de la guerre d’Algérie dont on parlait peu dans les familles. C’est cette sensibilisation externe qui pour beaucoup d’entre nous a permis ensuite d’en parler avec les parents.
La dégradation de la situation a conduit, dans le département du Nord comme ailleurs, à la multiplication des crimes racistes. C’est ce qui fera notre rencontre avec la Marche pour l’Égalite en 1983, lors de son lancement. Je me suis immédiatement investi dans l’accueil et le parcours régional de la marche. En fait l’événement avait une fonction de rencontre. Nous nous étions déjà structurés en groupe, le Collectif de citoyens roubaisiens, avant la marche et nous nous sommes reconnus immédiatement dans l’initiative ; qui a donné ensuite naissance aux associations Miroir, à Roubaix, et Texture, à Lille.

Quelles sont tes références idéologiques et en terme de lutte ?

Je m’inscris dans une vision du monde en termes de lutte des classes, c’est-à-dire que je considère qu’il y a un conflit d’intérêt entre une ou des classes dominantes et une ou des classes dominées. Je considère par ailleurs que les classes sociales ne sont pas homogènes et qu’en leur sein existe des traitements spécifiques liés à l’immigration, à l’origine, au sexe, etc. Ces traitements différenciés sont pour moi un mode de gestion des rapports de classes par la classe dominante. C’est pourquoi je considère les discriminations racistes et sexistes comme systémique, de même que le contrôle policier des quartiers populaires qui conduit à la multiplication des crimes et violences policiers. Je considère en conséquence que la prise en compte des dominations de classe, de race et de sexe est nécessaire pour comprendre notre société. Enfin, je considère comme Gramsci que les dominations ne se reproduisent pas seulement par la force de répression étatique mais qu’elles sont aussi possibles que par l’intériorisation de l’idéologie dominante. C’est pourquoi les travaux d’un Aimé Césaire, d’un Frantz Fanon ou d’un Amilcar Cabral – et de beaucoup d’autres – me semble nécessaires pour saisir les processus d’aliénation en œuvre.

À l’heure actuelle, pourquoi as-tu privilégié l’engagement dans un collectif autonome comme le Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP) plutôt que dans une organisation politique classique ?

Aucune des grandes organisations politiques existantes ne prend réellement en cause les points mentionnés ci-dessus. La question de classe est souvent abordée de manière essentialiste c’est-à-dire en niant les discriminations racistes et les violences policières restent abordées comme des « bavures » et non comme un système. Par ailleurs ces organisations sont désormais en grande partie coupées de la réalité des quartiers populaires et encore plus de leur composante issue de l’immigration. Les questions internationales restent secondaires comme en témoigne l’absence de mouvement anti-guerre ou le consensus sur l’état d’urgence. Ces organisations adoptent souvent des points de vue culturalistes, à l’image des positions prises lors des débats sur la loi sur l’interdiction des signes religieux à l’école en 2003 ou à l’instar des positions exprimées lors des révoltes des quartiers populaires en 2005. En fait, ces organisations restent souvent dans une optique intégrationniste alors que les questions posées sont celles de l’égalité. La mise au second plan de la lutte contre les discriminations, contre les violences policières ou pour le droit de vote aux résidents étrangers, montrent que leur ordre de priorité n’est pas celui des habitants des quartiers populaires issus de l’immigration.

Quel sens donnes-tu à l’autonomie ?

L’autonomie n’est pas un choix libre mais une nécessité. C’est parce que les oppressions subies n’ont pas de reflet dans les programmes et les actions des forces politiques structurant la société française que l’indépendance s’impose si nous voulons refuser une « intégration par le bas », c’est-à-dire en situation de dominés. Elle s’entend en conséquence, pour moi, comme autonomie politique. C’est-à-dire comme espace non dépendant permettant de faire avancer les questions occultées, d’avancer notre propre agenda et notre propre priorité d’agenda. Pour qu’une telle autonomie soit possible, elle nécessite une autonomie organisationnelle et financière.

Comment situes-tu ton groupe dans le champ militant ? Quelle en est l’identité propre, la particularité ?

Notre organisation se définit comme agissant contre les dominations de classe, de race et de sexe. Notre nom compliqué tente d’exprimer notre spécificité. Le terme Front renvoie à l’idée que nous ne sommes pas un parti et qu’une diversité idéologique existe en notre sein dont la seule limite est notre programme discuté lors de nos rencontres nationales. Le terme immigrations souligne notre volonté de défendre les intérêts des immigrations et de leurs descendants. Nous refusons ainsi l’essentialisme dans l’approche de la classe. Le pluriel de immigrations vise à prendre en compte les spécificités historiques de chacune d’entre elles. Enfin le terme quartiers populaires essaie d’exprimer notre prise en compte du clivage de classe, y compris dans l’immigration. Il s’agit pour nous d’essayer d’organiser les membres des classes populaires et en priorité première ceux issus de l’immigration. Enfin il s’agit aussi pour nous de prendre acte qu’une partie importante des jeunes issus de l’immigration ne sont plus socialisés durablement dans l’entreprise ou le sont de manière intermittente, momentanée, découpée. Le quartier doit ainsi devenir un lieu de socialisation et de militantisme politique. Nous nous inscrivons et revendiquons des combats de l’ensemble des dominés de la planète avec donc une dimension internationaliste et anti-impérialiste forte. Dans ce cadre le soutien à la lutte du peuple palestinien revêt une importance particulière et prend une place importante dans notre activité militante. Enfin nous nous inscrivons également dans le champ de l’éducation populaire définit pour nous comme un espace d’auto-éducation et de coéducation.

L’autonomie ne condamne-t-elle pas à un enfermement politique, à la marginalité ?

Choisir l’autonomie ne signifie pas refuser les alliances ; à condition, comme le disait Césaire, « de ne pas confondre alliance et subordination ». Si la condition de l’alliance est d’accepter la mise au placard d’une revendication importante alors nous la refusons. Sinon nous sommes partants. La marginalité ne dépend pas que de nous. Elle peut aussi être le reflet de consensus qui nous assomment comme on peut le voir sur la question de l’islamophobie. Cette marginalité là nous l’acceptons car elle est la condition de notre autonomie. La marginalité que nous refusons est celle de l’entre-soi pour l’entre-soi, car nous considérons que la solution à nos problème passe par le changement de société et non par une illusoire niche dans la société actuelle. Nous sommes en conséquence à la fois pour l’autonomie et pour l’alliance égalitaire.

L’histoire des mouvements autonomes est aussi celle d’une difficulté au renouvellement militant, pourquoi ? S’agit-il de difficultés propres aux quartiers populaires ?

Sur cette question il faut veiller à ne pas sombrer dans des approches nihilistes. Ce n’est pas par incompétence congénitale que la transmission ne se fait pas, mais d’abord du fait de la précarité des militants des mouvements autonomes. Je pense aussi que les mouvements autonomes ont sous-estimés l’ampleur de la tâche pour que leurs revendications aboutissent. C’est un véritable changement de société qui est nécessaire pour que disparaissent les contrôles, violences et crimes policiers, les discriminations racistes et sexistes systémiques, le déni de droit de vote pour les résidents étrangers, les ingérences impérialistes de la France, etc. En sous-estimant cet aspect c’est la durée du combat qui est sous-estimée. Par conséquent, c’est aussi l’importance de la transmission militante et de la formation politique – sans lesquelles la stabilisation des nouveaux militants n’est pas possible – qui est minorée. C’est la raison pour laquelle nous nous inscrivons dans une dynamique d’éducation populaire afin de contribuer à faire émerger de nouvelles générations militantes.

Face au désengagement politique général et à l’assertion commune des quartiers populaires vus comme un « désert politique », estimes-tu qu’un groupe comme le tien, parmi d’autres, soit susceptible d’inverser la donne ?

En premier lieu, les quartiers populaires ne sont pas des déserts politiques. C’est même sans doute l’espace dans lequel la demande de politique est la plus importante, mais avec une méfiance légitime compte-tenu du paysage politique français et de ses tendances au consensus sur des questions qui nous tuent. Il serait prétentieux de dire que nous pouvons inverser la donne mais ce qui est certain c’est que nos questions et nos revendications n’avanceront que par notre capacité à nous faire entendre.

Tu es considéré comme un intellectuel, avec la particularité d’être à la jonction du mouvement ouvrier et de l’immigration. Les quartiers populaires souffrent-ils d’un déficit d’analyse spécifique émanant de leurs rangs et de la gauche plus généralement ?

Je pense qu’effectivement une bonne partie de la gauche a une approche abstraite des classes et des quartiers populaires. Lorsque le discours misérabiliste ne l’emporte pas c’est à une vision essentialiste des classes sociales que nous avons affaire ; avec sa non prise en compte des salariés précaires, sa sous-estimation des discriminations racistes et sexistes, son incapacité à prendre les classes populaires comme elles sont et non comme on voudrait qu’elle soit dans un schéma théorique pur. Ce décalage théorique est lui-même issu d’un décalage de classe car ces organisations ne sont plus présentes dans les classes populaires et dans leurs quartiers. Enfin il existe un clivage générationnel sous-estimant la dégradation massive des conditions du devenir-adulte dans les classes et quartiers populaires. Plutôt que de reconnaître ces décalage et de les combattre, on assiste de fait à une vision péjorée de ces classes. Ainsi en novembre 2005, alors qu’avait lieu la plus grande révolte des quartiers populaires depuis de nombreuses décennies, certains ne parlaient que de… « lumpenprolétariat ». De même le port du voile est fréquemment perçu comme se limitant à… un «  repli communautaire ».

Les questions raciales occupent une place croissante dans les interrogations sur les classes populaires, et plus largement dans l’ensemble de la société française. Quelle est ton rapport à ces questions ? Comment les poses-tu ? Quelles articulations proposes-tu ?

Je pense qu’il n’y a pas d’un côté une question raciale et de l’autre une question sociale. Comme pour la question du genre, la classe se vit de manière racisée et la race se vit aussi en fonction de l’appartenance de classe. On n’est pas tout à fait un ouvrier comme les autres lorsqu’on est issu de l’immigration car l’on vit des oppressions spécifiques qui s’inscrivent dans une quotidienneté de désavantages. À l’inverse, lorsqu’on est issu de l’immigration, on ne vit pas exactement les mêmes désavantages selon que l’on est membre d’une classe aisée, de la petite bourgeoisie ou des classes populaires. Il faut se garder de tout essentialisme ; qu’il s’agisse de la classe comme de la race. Il ne s’agit donc pas d’articuler deux réalités mais de prendre en compte l’hétérogénéité objective des classes populaires afin de prendre en compte l’ensemble des oppressions.

Face la dégradation continue des quartiers populaires et à une pratique de l’action politique réduite à un simple clientélisme, y a-t-il une place pour l’autonomie ?

Le clientélisme actuel doit se comprendre de manière interactionniste. Il n’est pas un fléau qui nous tombe dessus de manière inexplicable. Il est le résultat d’un repli sur la débrouillardise individuelle du fait du manque de perspective collective. C’est en reconstruisant ces perspectives que le clientélisme reculera.