La colère gronde au Blanc-Mesnil

La politique de la terre brûlée du maire LR du Blanc-Mesnil touche maintenant les Maisons pour tous de la ville. Face à l’urgence de la situation, la majorité municipale se fissure et les habitants des quartiers populaires se mobilisent pour maintenir ces rares espaces de débat et de solidarité.

Pancarte réalisée par les manifestants, 12 novembre 2015.

Les jours se succèdent et ne se ressemblent presque pas. En effet, l’équipe des élus municipaux Républicains du Blanc-Mesnil semble très occupée à défaire tout ce qui ressemble de près ou de loin à un semblant de démocratie. Pourtant, les promesses de campagne garantissaient à la population un véritable changement. Thierry Meignen, l’actuel maire Républicain, avait su surfer sur la vague de mécontentement venue des quartiers populaires. Las d’une gestion communiste qui n’a pas voulu leur ouvrir les portes, qui n’a pas réussi à travailler au renouvellement de ses cadres et de ses listes électorales, des hommes et des femmes se sont levés pour faire basculer la ville. Fort de l’engagement du Collectif Citoyen, ils clamaient sur leur tract de campagne :

« Contre l’hypocrisie, la haine, le mépris et la manipulation, nous appelons les habitants des quartiers populaires et tous les blanc-mesnilois unis à voter pour Thierry Meignen le 23 mars prochain. »

Une partie du mouvement sportif avait suivi. Ainsi pouvait-on lire sur le tract du club BMS football, envoyé à ses adhérents quelques jours avant le premier tour des municipales, le mot du président : « Nous aurons avec lui et tous ensemble les moyens de construire une autre ville, un nouveau monde associatif indépendant. » Ce à quoi répondait le candidat LR : « Je ne m’immiscerais pas dans le fonctionnement des associations ». Depuis, le président du club a été contraint de quitter son poste, sommé d’aller voir ailleurs si l’air y était meilleur.

Dans les quartiers populaires de la ville, les habitants peuvent se féliciter : ils y sont arrivés, leur énergie a été déployée sur l’ensemble du territoire. Tous ensemble, unis dans un même projet, pour changer les couleurs de la ville… « Nous défendons les valeurs sociales que sont la solidarité, la justice et le respect de tous » : le Collectif Citoyen, fort de son programme, pouvait négocier son implication dans la campagne et ainsi obtenir cinq postes d’adjoints, plusieurs postes à responsabilité, et bien d’autres services en retour. C’est de bonne guerre comme le disent certains, tout le monde procède de la sorte. Gauche, droite, mêmes pratiques.

Kader Zekri écarté

Assemblée générale du 30 octobre 2015 à la Maison pour tous Jean Jaurès.

Mais alors pourquoi cette colère qui monte ? Le 30 octobre 2015 à la Maison pour tous Jean Jaurès, la tension était palpable lors de l’assemblée générale. La salle était comble, un appel à la population avait largement circulé. Près d’une centaine de personnes ont répondu présentes, venues de tous les quartiers de la ville. L’objet du litige est la volonté du maire d’écarter de son poste Kader Zekri, l’actuel directeur de la Maison pour tous. Pourtant, lors de l’assemblée générale, les éloges au sujet du directeur n’ont pas tari : ancien du quartier sud qu’il connait bien pour y avoir grandi, et investi de nombreuses fonctions bénévoles, notamment au sein du club Foot sud, et comme membre du conseil d’administration de la Maison pour tous.

Après avoir officié sur d’autres territoires, il revient au Blanc-Mesnil occuper la fonction de responsable du service municipal de la jeunesse en tant que fonctionnaire. Puis en 2014, il se met en disponibilité et postule à la direction de la Maison pour tous. Kader Zekri revient sur son quartier d’enfance, cette fois il n’est plus bénévole, il dirige la Maison pour tous avec le soutien du conseil d’administration et des habitants du quartier. Il reprendra le flambeau et accompagnera moult projets d’habitants ; tous y ont leur place, jeunes et moins jeunes, ce lieu étant considéré par tous comme leur deuxième maison, implanté au cœur de la cité Montillet, qui continue de jouer son rôle social et culturel. Lieu de débats, de rencontres, de réflexion et de solidarité, il n’a jamais cessé d’être à l’écoute et en soutien des projets d’habitants.

Alors pourquoi ? Que veut le maire ? C’est bien la question qui a été posée par les habitants aux élus membres de droit, siégeant au conseil d’administration de la Maison pour tous. Dans chacune des trois Maisons pour tous de la ville, siègent quatre adjoints, désignés par le conseil municipal sur proposition du maire. A Jean Jaurès, parmi les quatre membres du conseil d’administration, deux appartiennent au Collectif Citoyen, et sont aussi natifs du quartier sud : Haikel Drine et James Julie. Il semblerait que l’objet du litige soit de l’ordre d’un différend sur le mode de gestion de l’équipement. Mais ce qui a mis le feu aux poudres et accéléré la mobilisation de tous est bien l’acte incompréhensible du directeur de cabinet du maire : un dépôt de plainte du 21 octobre 2015, qui a conduit la police nationale au domicile de Kader Zekri afin de lui remettre en main propre une convocation au commissariat pour répondre de « soupçon de crime ou intention de commettre un délit. » On croit rêver.

Mais dans le même temps dans la salle se murmure à qui veut bien tendre l’oreille que ces pratiques restent fidèles à celles mises en œuvre depuis le début de mandat. Il ne se passe pas une semaine sans que cette équipe fasse parler d’elle. La fin du Forum, de la Bourse du travail, l’expulsion locative du dessinateur Remedium, l’annulation du concert de Grand Corps Malade, les mises au placard ou départ forcés de nombreux salariés municipaux, la chasse aux sorcières. Les articles nauséabonds dans le journal de la ville, sur les migrants, la chasse aux Roms. Et encore, seules émergent dans l’espace public les affaires qui font grand bruit, ce qui donne une indication sur l’ampleur du phénomène.

Aujourd’hui c’en est trop, les habitants, les équipes des Maisons pour tous disent stop. D’autant qu’ils apprennent au hasard d’une information qui circule sur les réseaux sociaux que la ville a lancé un appel d’offre en date du 23 octobre 2015 pour confier la gestion des Maisons pour tous (fonctionnement et personnel) à un organisme extérieur. Cette information a déclenché une mobilisation de l’ensemble des quartiers.
Plus de 200 personnes investissent la place de l’hôtel de ville dès 17h le 12 novembre.

Ils s’invitent au conseil municipal et imposent le débat sur les Maisons pour tous bien que ce sujet ne figure pas à l’ordre du jour du conseil. Le maire confirme sa démarche et souhaite modifier les règles de fonctionnement au prétexte d’irrégularités constatées au sein des différents équipements. « Menteur crie le public, vous voulez privatiser, vous voulez retirer le pouvoir des habitants ».

Manifestation du 12 novembre 2015 sur le parvis de l’hôtel de ville.

A l’aune de la mise en œuvre des conseils citoyens, obligatoire dans tous les quartiers prioritaires de la politique de la ville (article 7 de la loi 21 février 2014), on peut s’interroger sur les prérogatives qu’ils pourront bien avoir si cette décision se confirme. En effet, ces conseil citoyens, composés d’habitants, d’associations et d’acteurs locaux doivent participer à toutes les instances de pilotage du contrat de ville, y compris dans le cadre d’opération de renouvellement urbain. Dans le texte de loi est affirmé la volonté de « confronter les dynamiques citoyennes, en favorisant l’expertise partagée, en garantissant la place des habitants dans toutes les instances de pilotage, en créant un espace de propositions et d’initiatives à partir des besoins des habitants ». Qu’en sera-t-il au Blanc-Mesnil ?

Fortes tensions au sein de la majorité municipale

A l’issue du conseil municipal deux élus se joindront aux manifestants, Haikel Drine et Abibou Kamaté. Déjà lors de l’assemblée générale, James Julie, adjoint au maire, déclarait : « mon sort est scellé à celui de Kader », son ami. Un réveil tardif certes, mais un acte fort tout de même de la part de ces élus issus du Collectif Citoyens, et qui mérite d’être souligné. Ainsi par ces prises de positions, ils renouaient avec leurs engagements d’avril 2014 :

« Notre mandat devra être à la hauteur des espérances de chacun, il devra permettre au collectif du Blanc-Mesnil de faire mieux encore. Ce ne sera pas facile, ce n’est jamais facile, mais nous y consacrerons le meilleur de nous-mêmes. Nous mesurons à la fois l’honneur qui nous est fait, mais également son importance et la responsabilité qui incombe à notre collectif pour l’avenir de notre ville. »

Depuis mercredi 25 novembre, les Maisons pour tous ont engagé un bras de fer avec la municipalité : blocage des équipements, aucune activité n’a lieu. Les salariés soutenus par la population ainsi que la majorité des conseils d’administration demandent le retrait de cet appel d’offre. Ils veulent une négociation sur l’avenir des centres sociaux, une concertation avec la population, ils se disent prêts à discuter des points soulevés par le maire, à savoir la mutualisation des moyens pour gagner en efficacité, et réduire les coûts de fonctionnement. Cependant, ils rejettent en bloc les accusations portées par le maire en conseil municipal, considérant qu’il s’agit de propos diffamants indignes d’une municipalité. On n’instaure pas le changement sur la base de rumeurs et de dénigrements des personnes.

« Ces centres vous appartiennent et nous ne pourrons gagner le combat seuls.
Pour l’autonomie et l’indépendance des centres sociaux du Blanc-Mesnil ; Suite au succès de la mobilisation des habitants du 12 novembre 2015 concernant l’avenir des centres sociaux du Blanc-Mesnil, nous professionnels, qui subissons depuis un an des pressions quant à leur gestion, nous rejoignons à notre tour ce combat pour l’indépendance des Maisons Pour Tous.
La seule solution proposée est une délégation de gestion, faisant suite à un appel d’offre pour lequel aucun acteur des centres sociaux n’a été consulté. Nous estimons que les propositions faites ne sont pas compatibles avec les fondements du travail social. C’est pourquoi, à compter du 25 novembre 2015, nous serons contraints de bloquer l’accès et les activités des Centres afin de faire entendre notre vision du Centre Social. Conscients des désagréments occasionnés n’oubliez pas que les centres sociaux appartiennent depuis toujours aux habitants et doivent le rester. Nous vous demandons donc de nous rejoindre dans notre combat pour la sauvegarde de l’indépendance des centres sociaux. »

Blocage de la Maison pour tous Jean Jaurès, mercredi 25 novembre 2015.

Dix ans après les révoltes de novembre 2005, que restera-t- il de l’engagement des maisons pour tous au coté des habitants ? Souvenez-vous en novembre 2005, le climat de révoltes et d’insurrection dans des quartiers de France et en particulier au Blanc-Mesnil, suite au décès de Zyed et Bouna, deux adolescents de Clichy-Sous-Bois. La colère fortement exprimée avait donné lieu à un important travail de réflexion et d’engagement des habitants de ces quartiers de Blanc-Mesnil, pour tenter de comprendre la colère, d’éclairer l’avenir, en s’arrétant sur les causes de ces embrasements, le tout , soutenu par la Maison des tilleuls. Leur production demeure aujourd’hui accessible à tous au travers notamment d’un film Ceci est notre quartier à 93°, de journaux Vu d’ici.

Blocage de la Maison des Tilleuls, mercredi 25 novembre 2015.

L’avenir de ces lieux, foyer d’initiative porté par les habitants pour les habitants, dépendra donc de la volonté du maire d’accepter d’ouvrir le dialogue avec ses administrés. De la volonté des élus du Collectif Citoyens de tenir leurs engagements auprès d’une population qui les a mis au pouvoir. Des habitants et des salariés déterminés à mener la lutte comme ils s’y engagent et l’ont annoncé : « jusqu’au bout ». Enfin de toute la population, en soutien, qui considère que ces lieux doivent rester des espaces de pouvoir au service des habitants.