"Le combat du CCIF" : bonnes feuilles du dernier livre de Marwan Muhammad

Le directeur du Collectif contre l’islamophobie en France, Marwan Muhammad, publie le 30 mars 2017 aux éditions La Découverte Nous (aussi) sommes la nation. Pourquoi il faut lutter contre l’islamophobie, dont nous conseillons vivement la lecture. En plus de retracer son parcours personnel, l’auteur analyse les enjeux politiques et sociaux de la lutte contre l’islamophobie dans la France contemporaine. Dans ces "bonnes feuilles" tirées du chapitre 2, intitulé "Le combat du CCIF", l’auteur présente le travail quotidien de l’association (13000 adhérents, 14 salariés) et les débats qui traversent les communautés musulmanes.

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Premiers soutiens et développement

Malgré la relative pauvreté de ses ressources initiales, le CCIF a la chance de bénéficier dès sa naissance du soutien d’un certain nombre de personnalités et d’autorités universitaires. Dès 2004, lorsqu’est présenté le premier rapport de notre association sur la base des faits qu’elle a collectés, plusieurs de ces universitaires sont déjà présents et renforcent notre diagnostic du phénomène. Ils offrent également des recommandations – travailler certains concepts, étoffer les rapports – et se montrent disponibles en matière d’aide et de conseil.

C’est à ce moment-là que Samy Debah, grâce à son expérience de terrain et à sa vision stratégique, devient vraiment l’élément structurant de l’association. Lila Charef prendra en charge, dès l’année suivante, les premières victimes et mettra en place le cœur opérationnel du CCIF. Avec des prospectus photocopiés, une ligne d’appel sur un téléphone portable et des contacts dans le tissu associatif, les fondateurs, bénévoles, ne comptent pas leurs efforts et font savoir qu’il existe désormais une structure disponible pour aider toutes celles et ceux qui, du fait de leur religion, seraient maltraités ou rejetés.

Le CCIF commence son travail. C’est à partir du maillage associatif de proximité, qui se développe de proche en proche, que l’association prend une ampleur nationale. Les membres du CCIF ne le savent pas encore, mais ils appliquent déjà, de manière empirique, une technique dérivée des méthodes de sondage : le snowball sampling. En statistiques, lorsqu’on cherche à mener des études sur des populations minoritaires ou ultraminoritaires, les techniques habituelles pour constituer un échantillon représentatif trouvent vite leurs limites. Le snowball sampling consiste alors à construire un échantillon en partant d’un groupe de départ, puis en leur demandant de nous mettre en relation avec d’autres personnes de leur entourage, et ainsi de suite, afin de constituer un groupe de taille suffisante pour être représentatif. On considère ainsi que les interactions sociales (spécifiques, mais non exclusives) entre les membres d’un groupe partageant une caractéristique commune sont beaucoup plus significatives que la sélection aléatoire. C’est cette caractéristique qui, appliquée au maillage associatif que constituait le réseau du CCIF, permettait déjà à l’association d’être au plus près de celles et ceux que l’islamophobie visait, plutôt que d’avoir seulement une visibilité nationale, déconnectée du terrain et de ce qui se passait notamment en province.

Le rythme d’expansion du CCIF a connu plusieurs paliers. Fin 2004, les dons individuels ont commencé à affluer, suffisamment pour salarier Lila [Charef]. Cette première embauche, à plein-temps, envoyait un message clair : le CCIF est là et ne disparaîtra pas tant que l’islamophobie durera. Le fait d’adopter une approche professionnelle, avec des recrutements salariés n’allait pas totalement de soi dans une certaine culture associative, mais il était un pas- sage obligé pour assurer la continuité et le sérieux du travail mené. Notre responsabilité vis-à-vis des déclarant-e-s, c’est de pouvoir les assister tout au long de l’année et de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour les aider à accéder à leurs droits. Pour cela, la professionnalisation du CCIF était une étape nécessaire.

« Si nous n’y prenons pas garde, plutôt que de lutter contre l’islamophobie, nous risquons de devenir de simples gestionnaires de l’islamophobie. »

Le deuxième palier est franchi vers 2009-2010, lorsque nous décidons de renforcer la capacité du service juridique en passant à deux, puis trois juristes. Enfin, la dernière étape de croissance s’amorce en 2016, avec un net essor, jusqu’à atteindre 13 000 membres cotisants et une quinzaine de salariés, principalement au sein du service d’assistance. Mais le développement du CCIF est aussi le révélateur d’un problème sous-jacent. Il accompagne en effet, de manière corrélée, la croissance des actes reportés : plus il y a d’actes, plus on a besoin de juristes pour pouvoir gérer ces dossiers ; et inversement, plus on a de juristes disponibles, plus notre capacité d’accueil doit se développer, malgré la fréquente saturation de notre ligne d’appel, maintenant ainsi le service d’assistance sous tension permanente. Or nous savons que, quel que soit le nombre de cas que l’on peut gérer sur une année donnée, le phénomène sera sous-évalué, en raison des mécanismes de sous-report.

Cette situation met en évidence un risque structurel dans la mission du CCIF : si nous n’y prenons pas garde, plutôt que de lutter contre l’islamophobie, nous risquons de devenir de simples gestionnaires de l’islamophobie. Si nous nous contentons de fonctionner comme une hotline d’assistance juridique, nous pourrons devenir encore meilleurs dans notre gestion des dossiers, mais nous ne serons pas réellement en mesure d’endiguer un phénomène qui affecte bien au-delà des seuls déclarant-e-s auprès du CCIF. Or notre but est de lutter contre l’ensemble du phénomène, et pas uniquement d’intervenir, de manière réactive et/ou judiciaire, sur les 800 à 1 000 dossiers par an qui auront été déclarés auprès de nos services. L’enjeu est donc double : il faut assister les victimes qui se déclarent auprès de nous de la meilleure des façons, en combinant le soutien psychologique, l’assistance juridique et le suivi efficace des dossiers, mais il faut aussi adopter une approche systémique du fait islamophobe, afin que notre travail bénéficie aussi aux victimes silencieuses de l’islamophobie. Celles qui ne nous connaissent pas. Celles qui n’osent pas déclarer le préjudice qu’elles subissent. Celles qui n’ont plus confiance ou qui ont fini par accepter, résignées, le sort qui leur est fait. [...]

La partie immergée de l’iceberg islamophobe

On sait qu’il existe une grande différence entre l’ampleur réelle des phénomènes de discrimination et les cas reportés – de ce point de vue, l’islamophobie ne fait pas exception. Ce sous-report des actes racistes revêt à la fois une dimension objective, psychologique et socioculturelle. L’idée que les actes racistes n’aboutissent généralement pas à des condamnations et des sanctions dépasse la simple perception, ce qui renforce le scepticisme quant à la capacité des pouvoirs publics à agir efficacement contre le racisme. Par ailleurs, chez les musulmans tout comme dans d’autres communautés ou minorités fragilisées, il y a d’abord l’idée omniprésente qu’il ne faut surtout pas faire d’histoires et que se mobiliser ne sert pas à grand-chose. En outre, il existe parfois une sorte de réflexe hérité du passé colonial, en milieu immigré, où a subsisté pendant un certain temps une culture de docilité politique : exprimer un désaccord, dénoncer un problème, revendiquer le simple accès aux droits, c’est potentiellement entrer en dissidence et courir les risques qui vont avec ; dénoncer des manifestations de racisme affectant spécifiquement les musulmans, c’est se placer dans le viseur de la municipalité, de l’État, etc. Dans le rapport à l’administration, à la police, aux services publics, il peut sembler dangereux et potentiellement coûteux de vexer ou d’offenser le fonctionnaire, perçu comme dépositaire de l’autorité et du pouvoir de l’État. Et je ne parle pas de devenir adhérent, sympathisant ou bénévole d’une association antiraciste, mais du simple fait d’exprimer individuellement qu’on n’accepte pas d’être traité de façon discriminatoire. Pour de nombreuses personnes de la génération de mes parents, il s’agissait de raser les murs, de passer inaperçues, d’espérer vivre dans des interstices d’indifférence prospère, condition suffisante de leur présence. Pourvu qu’il ne se passe rien.

Au départ, les personnalités de Lila [Charef] et Samy [Debah] ont beaucoup contribué à faire que les victimes se retrouvent en confiance. Les jeunes femmes portant un foulard, premières déclarantes, ont trouvé auprès de nos juristes une oreille attentive, le sentiment d’être comprises par des personnes qui ne portaient pas un regard soupçonneux sur leur religiosité. En tant qu’association, cette confiance est extrêmement précieuse. Pour la respecter, le CCIF n’a jamais cherché à instrumentaliser les victimes, à en faire contre leur volonté les porte-drapeaux d’une cause ou d’un agenda militant qui leur serait imposé de l’extérieur. Il s’agissait avant tout de les aider à résoudre leur problème tout en les accompagnant avec empathie et bienveillance. Pour nombre d’entre elles, c’était la première fois qu’elles étaient face à quelqu’un qui les comprenait et qui ne remettait pas en doute leur parole, ne relativisait pas ce qui leur était arrivé. Le CCIF tenait un message clair : « Ce qui vous est arrivé n’est pas acceptable. La loi est de votre côté et nous sommes là pour vous aider. » Parmi les premières victimes, certaines avaient approché des associations antiracistes plus classiques et s’étaient fait éconduire : « C’est un problème religieux, nous ne sommes pas qualifiés pour ça », leur disait-on, quand elles ne faisaient pas l’objet d’une « leçon de laïcité », selon l’argumentaire des prohibitionnistes du foulard.

« Le CCIF ne devrait pas exister. Mais il existe car l’islamophobie ne devrait pas exister. »

L’un des arguments fréquents – probablement l’un des plus faibles – des critiques et des adversaires du CCIF est que les organisations antiracistes existantes suffiraient à traiter les problèmes de discrimination existants ; s’il s’agit vraiment de discriminations, nul besoin de la catégorie d’islamophobie ni d’une association spécifique. Or c’est justement l’insuffisance, voire l’autodéclaration d’incompétence de certaines organisations antiracistes traditionnelles, ainsi que l’expérience humiliante des victimes ainsi laissées sans aide, qui ont motivé et justifié la création du CCIF. Qui assiste ces personnes, sans conditionner son soutien à l’a-religiosité des victimes ? Qui met en œuvre tout le travail de médiation et d’action juridique pour qu’elles recouvrent leurs droits, sans les juger dans leurs choix vestimentaires ou spirituels ? Qui sillonne la France des associations, des écoles, des mosquées, des salles municipales pour éduquer, expliquer, convaincre du nécessaire respect des libertés les plus fondamentales, si ce ne sont des associations comme la nôtre ? Nous serons donc tous au moins d’accord sur un point : le CCIF ne devrait pas exister. Mais il existe car l’islamophobie ne devrait pas exister.

Au-delà du droit, une approche systémique de l’islamophobie

L’expérience des dernières années et les observations que nous avons pu en tirer nous ont amenés à enrichir la stratégie du CCIF. Tout en préservant et en renforçant notre capacité d’assistance juridique et de soutien psychologique, ainsi qu’en améliorant la qualité des données que nous collectons, nous adoptons une approche systémique du fait islamophobe. Qu’est-ce que ça veut dire ? Pour le comprendre, revenons au service d’assistance avec un exemple.

La première fois qu’une femme est refusée lors d’une demande d’inscription à l’université ou dans un organisme de formation, pour port du foulard par exemple, cela constitue un cas spécifique de discrimination pour le CCIF. Il faut découvrir et étudier toute la spécificité du cas nouveau. À ce titre, nous mettons en place un travail juridique qui peut nous prendre deux à trois semaines : examen du dossier, constitution des pièces, appels et courriers de médiation, etc., jusqu’à la résolution du dossier.

Mais lorsque ce type de situation se reproduit dix fois pour des personnes différentes (dans notre exemple, le refus d’inscription dans une formation dans l’enseignement supérieur, au motif du port du foulard), il ne s’agit plus d’une situation spécifique mais d’un cas générique. Entre-temps, il faut qu’on ait appris à gérer ce type d’affaires de manière rapide et efficace, par la mise en place d’un protocole d’action ou la préparation de courriers génériques, sans repartir de zéro dans l’examen juridique du dossier. Au lieu d’y passer deux ou trois semaines, nous pouvons ainsi obtenir un résultat en l’espace de quelques jours. Les médiations et les rappels à la loi se font alors de manière optimale. De ce point de vue, les avis rendus par l’Observatoire de la laïcité et par le Défenseur des droits ont permis d’agir utilement sur un grand nombre de dossiers, en rappelant tout simplement l’état du droit.

« La prévention, lorsqu’elle est mise en œuvre efficacement, transforme les discriminations en non-événements. »

Si, sur une année donnée, on observe quarante ou cinquante cas de ce type, qu’il s’agisse des sorties scolaires, de l’accès aux services publics ou dans des centres de formation médicale, cela signifie qu’ils pourraient être anticipés et évités, par des mesures préventives ou par une simple alerte auprès des autorités de tutelle. Dans ce type de situations récurrentes, les cas ne sont plus à considérer comme une collection d’événements aléatoires et isolés, mais comme des séries. C’est alors une approche systémique qu’il faut adopter. Les pouvoirs publics peuvent agir par le biais de la formation continue ou par des circulaires internes, en rappelant les règles de base et en rendant disponibles les guides de bonnes pratiques, notamment les avis et documents produits par la CNCDH, l’Observatoire de la laïcité ou le Défenseur des droits. Il s’agit aussi d’adapter les pratiques administratives aux jurisprudences actuelles.

La prévention, lorsqu’elle est mise en œuvre efficacement, transforme les discriminations en non-événements, tandis que la répression des actes produit un effet dissuasif. L’une altère positivement les conditions de possibilité des comportements racistes, l’autre les régule. L’approche du CCIF combine les deux mécanismes, en cherchant, au fil du temps, à privilégier la prévention. Hélas, ce n’est pas toujours possible. [...]

Au sein des communautés musulmanes : islam et droits humains

Du côté des associations et institutions musulmanes, la réaction à la montée de la vague islamophobe et à nos propres initiatives est contrastée. En une phrase : les imams et la base nous soutiennent immédiatement, tandis que les notables ont une réaction au départ mitigée.

Les imams, les dignitaires religieux, les enseignant-e-s et les savant-e-s musulman-e-s voient immédiatement l’enjeu : ils sont très régulièrement interrogés par les fidèles, qui leur font part de situations d’islamophobie, sans pouvoir leur apporter de réponses concrètes. En plus des fonctions cultuelles, les imams sont très (voire trop) souvent sollicités sur toutes sortes de questions connexes, de la vie de couple à l’éducation des enfants, en passant par l’économie et les questions de mœurs. Ils comprennent donc la nécessité du CCIF, qui prend en charge tout l’aspect lié aux droits humains et leur permet de mieux se consacrer à l’essentiel de leur mission, sur le plan religieux.

La base, l’immense majorité des membres des communautés musulmanes locales, qui ont dans leur entourage quelqu’un qui a été affecté par une situation d’islamophobie (ou ont eux-mêmes été affectés), soutiennent la mission du CCIF, même si les adhésions ne décollent pas immédiatement, car l’association détonne avec ce qui s’était fait jusque-là, dans sa gestion plurielle, son approche juridique, sa distance vis-à-vis des questions partisanes et la volonté d’adopter une démarche professionnelle.

En revanche, les « notables » musulmans sont souvent beaucoup plus réticents. Il s’agit des administrateurs de grandes associations, gérant les finances ou la représentation de certaines communautés locales [1]. Pour des raisons culturelles, politiques ou personnelles, ils ne souhaitent pas prendre le moindre risque d’entrer en désaccord avec les autorités – mairie, préfecture, etc. – avec lesquelles ils ont parfois leurs petits arrangements. Or prendre position contre l’islamophobie est, aux débuts du CCIF et encore parfois aujourd’hui, perçu comme un acte de dissidence. D’autres organisations confessionnelles perçoivent bien l’existence du phénomène mais, pour des raisons diverses, ont souhaité garder le contrôle de leurs propres canaux de mobilisation.

Ainsi, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) a créé ses propres organes de lutte contre l’islamophobie : le « Comité 15 mars et libertés », qui militait contre les interprétations abusives et les discriminations liées à la loi de mars 2004 puis plus tard les Enfants de la Patrie, créés à partir de Villeurbanne sous la même impulsion. Autour de 2008 nait aussi la Coordination contre le racisme et l’islamo- phobie (CRI), puis toute une série de structures à partir de 2013 : Mamans toutes égales (MTE), la Ligue de défense judiciaire des musulmans (LDJM), la Campagne abrogation des lois islamophobes (ALI), l’Association de lutte contre l’islamophobie et le racisme (ALCIR) ou encore l’Organization Racism & Islamophobia Watch (ORIW). Cette pluralité organisationnelle – qui n’a rien de problématique en soi, au contraire – s’explique par des différences d’approche sur le plan politique, stratégique ou répond tout simplement à des enjeux locaux.

De manière très majoritaire, les musulmans en sont venus à considérer l’islamophobie comme une question majeure, à adresser par une approche du juste milieu, sans tomber d’une part dans l’intériorisation et le défaitisme face à une forme de racisme contemporaine qui les visait spécifiquement, ni en faire un sujet de défiance identitaire et de rejet de l’autre.

Toutefois subsistent, de manière minoritaire mais audible, deux attitudes qui ont, à mon sens, un rapport symétrique l’une avec l’autre : d’une part, des personnes qui ont fait de l’islamophobie un sujet de différenciation, de distance et de rejet vis-à-vis du reste de la société. Au « vous, les musulmans », elles ont répondu par « nous, les musulmans », validant ainsi la construction de catégories clivées et homogènes. Sauf que le « nous » ne répond plus ici au sentiment fédérateur de faire communauté entre des personnes partageant une même foi, une même espérance ou une même condition, mais plutôt l’attitude de rejet et de défiance, réciproquement à celle dont ils font l’objet. À cette fin, certains font une lecture presque « suprématiste » de passages du Coran qu’ils auront invoqués de manière soigneusement partielle et partiale, sans avoir le plus souvent eux-mêmes l’autorité scientifique ou religieuse pour les commenter.

À titre d’exemple, un passage très régulièrement cité est le suivant : « Vous êtes certes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes [2] », d’où ils tirent l’idée que les musulmans seraient, par essence, meilleurs que les autres. Allons au bout du raisonnement : si des êtres humains devaient avoir un supplément d’âme, la suite de la phrase coranique est immédiatement là pour en préciser les conditions : « Vous êtes certes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes : vous recommandez le Bien, vous luttez contre toutes les injustices et vous croyez en Dieu. » En d’autres termes, ce n’est pas le simple fait d’être croyants qui donnerait aux musulmans cette reconnaissance particulière, mais la réalisation pleine et entière, à la fois d’une dimension spirituelle (« vous croyez en Dieu ») mais aussi sociétale (« vous recommandez le Bien et luttez contre toutes les injustices »). On voit donc, à travers cet exemple, comment le même passage coranique peut, en fonction de l’interprétation, soit être instrumentalisé pour légitimer une attitude de repli et de rejet, soit compris comme une invitation aux musulman-e-s à se réaliser pleinement, spirituellement et socialement, y compris en s’engageant de manière citoyenne et humaniste. Fort heureusement, c’est cette seconde lecture qui prévaut au sein des communautés musulmanes.

D’autre part, à l’opposé de ces postures de repli, on trouve également des personnes qui ont totalement intégré l’assignation islamophobe. Sommées de signaler leur loyauté à la France ou de se désolidariser du terrorisme, elles estiment nécessaire et utile de donner, non pas spontanément mais en réponse aux injonctions qui leur sont faites, des gages de citoyenneté et des preuves de patriotisme. Une telle attitude, légitimant les actes islamophobes par l’idée que « c’est parce qu’on donne une mauvaise image que les islamophobes nous visent », valide en réalité la catégorisation problématique des musulmans.

« Le contre-discours à opposer à la phrase « les musulmans sont dangereux » n’est pas « les musulmans sont gentils » mais : « les musulmans sont normaux ». »

De manière générale, il faut remettre en question cette injonction à l’exemplarité des musulman-e-s comme condition préalable au respect de leurs droits et libertés. Elle impliquerait que, dans le passage à l’acte raciste, le comportement ou l’identité des victimes aurait un pouvoir explicatif et causal dans la haine, la discrimination ou la violence qui les visent. Comme si le sexisme avait quelque chose à voir avec les comportements, les attitudes ou les choix vestimentaires des femmes, validant ainsi une hypothèse générique sur l’ensemble des femmes, niant purement et simplement leur individualité, tout en faisant porter la charge de culpabilité sur celles mêmes qui sont visées. Comme si l’antisémitisme devait trouver ses causes dans ce que sont et ce que font les juifs, eux aussi résumés en une catégorie aussi générique qu’arbitraire, les Noirs coupables de la négrophobie et les migrants responsables de leur propre rejet, par leur simple présence en France. On voit bien les limites de ce raisonnement et la manière dont il fait des victimes les coupables, provoquant chez leurs discriminants et agresseurs une irrépressible pulsion de corriger une islamité, une féminité, une judaïté, une couleur ou une origine jugées « fautives ».

Par conséquent, le contre-discours à opposer à la phrase « les musulmans sont dangereux » n’est pas « les musulmans sont gentils » mais : « les musulmans sont normaux ». Si l’exemplarité du comportement est une espérance, y compris religieuse et spirituelle, chez une majorité de musulman-e-s, elle ne doit jamais être une injonction ou une assignation qui ferait d’eux des délinquants en puissance, coupables de ne pas correspondre au rôle qu’on a construit pour eux et dans lequel on a cherché à les maintenir depuis trop longtemps.

Si ces attitudes ont trouvé un écho, même minoritaire, au sein des communautés musulmanes, c’est qu’elles font référence, de manière dévoyée à mon sens, à des valeurs très importantes dans l’éducation musulmane, notamment la patience [3], la confiance en Dieu [4], l’humilité et la discrétion. Elles proposent également une lecture décontextualisée des premiers temps de l’islam. Il m’est arrivé, à titre personnel, pour déconstruire ces postures marginales et convaincre de la nécessité d’éviter la défiance comme le défaitisme, de repartir du référent religieux dans lequel se plaçaient mes interlocuteurs, notamment dans les mosquées ou les associations à référence religieuse.

Dans les cours d’éducation musulmane, on se réfère beaucoup aux premiers temps de la prédication prophétique. Face aux croyances et aux pratiques des tribus arabes de l’époque, le prophète Muhammad ne se contente pas d’introduire une révolution théologique en inscrivant l’islam dans la filiation monothéiste du christianisme et du judaïsme et en rompant avec le culte des idoles, il vient aussi bouleverser l’ordre établi, sur les plans social et politique. En affirmant par exemple que les personnes qui étaient hier des esclaves doivent être traitées sur un pied d’égalité avec les autres hommes, en instaurant des droits même pour les prisonniers, en déclarant que les femmes ne sont pas des objets sexuels et ont désormais des droits (patrimoniaux, procéduriers, etc.) qui doivent s’exprimer dans le cadre du mariage, Muhammad remet complètement en question le pouvoir, tel qu’il était détenu jusque-là par les tribus qurayshites qui contrôlent La Mecque. Ces derniers réagissent alors en persécutant les adeptes de l’islam, par des discriminations, des violences et des insultes répétées. Ce sont précisément ces persécutions qui créent un cadre narratif et un point de comparaison presque naturel pour certains musulmans contemporains. De fait, cette dimension conflictuelle peut même être valorisée et l’injustice perçue comme le prix d’un témoignage de foi qui en devient d’autant plus méritoire. Transposée dans le présent, cette narration expliquerait l’islamophobie comme la conséquence inévitable de la vérité et de la dignité de l’islam. Dès lors, selon cette lecture, se battre en termes de droits civiques, d’égalité entre les citoyens et de lutte contre la discrimination ne fait guère sens.

Sauf que ce voyage dans le temps passe à côté de l’essentiel, s’agissant de ce qui fait précisément conflit : les Qurayshites avaient un problème avec l’islam, tandis que les islamophobes ont un problème avec les musulmans. Les Qurayshites n’avaient pas de conflit politique ou sociologique avec les musulmans, qui faisaient partie de leur famille, de leur tribu, de leur peuple. Ils étaient même prêts à faire de Muhammad leur leader politique, si seulement celui-ci était prêt à abandonner son message prophétique. Et, inversement, les islamophobes n’ont pas d’intérêt spontané pour l’islam en tant que religion et spiritualité, si ce n’est pour mettre en cause ceux qui le choisissent et le pratiquent. Les premiers avaient un désaccord théologique fondamental, les seconds sont tout simplement racistes.

Cette transposition temporelle des récits, sans prise en compte du contexte, aboutit parfois à des situations aussi graves qu’absurdes : certains, impliqués dans des mouvements takfiri [5], ont reproché par exemple au CCIF de faire ce qu’ils nomment « tahakkum bi-taghout [6] », soit le fait de recourir à la justice française, une autorité « mécréante », pour trancher un litige, en l’occurrence des cas de violences ou de discrimination. De leur point de vue, mobiliser des arguments juridiques revient à accorder une légitimité à un pouvoir qu’ils jugent despotique, aux antipodes de leur compréhension de l’islam, où seul Dieu est dépositaire de l’autorité légale. Ils encouragent ainsi les gens qui les suivent à se désengager totalement, à ne pas porter plainte, à ne jamais chercher justice et à se replier sur eux-mêmes.

Nous ne répondons pas à ce type d’argument, d’une part parce qu’il dépasse notre cadre, celui des droits humains, mais aussi parce qu’il a été maintes fois déconstruit par des théologiens et imams, à partir même de leur référentiel religieux. Mais, comme le réel est indépassable, lorsque certaines de ces personnes ont été elles-mêmes perquisitionnées, ou bien ont vu leur épouse ou leurs enfants inquiétés, elles sont finalement venues demander au CCIF de les aider, et nous n’hésitons pas à le faire, lorsqu’elles sont effectivement victimes d’abus injustifiés, comme des avocats le feraient, sans égard pour leurs opinions personnelles.

Notes

[1Dans la plupart des mosquées, il y a une distinction entre l’association qui gère la mosquée et les responsables religieux (l’imam et les enseignants). C’est en général l’association qui gère toutes les questions de représentation, de finances et les relations avec les autorités. Au niveau national, on relève une surreprésentation de personnes de première et deuxième génération.

[2Coran. Sourate Ali Imran, verset 110.

[3En islam, la patience est décrite par le mot sabr, qui, en arabe a deux connotations : la patience temporelle, c’est-à-dire le fait d’être capable d’attendre un résultat désiré sans perdre ses moyens ; et la capacité à supporter la difficulté d’une épreuve, l’endurance.

[4Cette confiance en Dieu est traduite par le mot tawakkul, parfois interprété comme l’acceptation de la fatalité, déresponsabilisante, alors même que la majorité des exégètes le lient à la nécessité d’agir pour changer les choses puis de s’en remettre à Dieu s’agissant du résultat.

[5Terme tiré de l’arabe kafir (mécréant), désigne un courant marginal et sectaire, pratiquant, de manière active, à l’encontre de tous ceux qui ne partageraient pas leur vision de l’islam, l’excommunication pure et simple. Ils postent régulièrement des « mises en garde » visant toute personnalité musulmane n’endossant pas leur opinion.

[6Expression tirée de l’arabe, désigne le fait de « demander jugement au despote ».