Parler d’islam, pour ne rien dire…

Nul besoin de lire (même s’il le faudrait bien) La Fabrique de l’opinion publique de Noam Chomsky [1], pour réagir avec méfiance lorsque les mondes politique, médiatique et – trop souvent aujourd’hui – académique s’accordent sur un argumentaire commun. De la chute des tours du World Trade Center à l’attentat contre Charlie Hebdo, en passant par les Talibans, l’Irak, la Syrie et Boko Haram, une explication s’impose et une seule : « C’est à cause de l’Islam ! » La thèse du choc des civilisations est si séduisante. De par sa simplicité, tout le monde peut la comprendre, et elle semblerait tout expliquer. L’explication est là sous nos yeux, si claire, deux forces s’opposent inexorablement : celle qui défendrait la liberté, l’égalité, la démocratie, et celle qui défendrait l’exact contraire. Pour quelles raisons ? Pour raisons de fondamentalisme, de convictions religieuses moyenâgeuses et autoritaires, en bref, en raison de la raison elle-même : l’islam qui serait donc le facteur explicatif essentiel pour des phénomènes complexes relatifs à des contextes très différents.

Parmi les bien-pensants et surtout bien-intentionnés du monde politique, universitaire et militant, certains ont opté pour une réponse qui, en apparence, contredit la logique islamophobe. La réplique qui est opposée est la suivante : non, ce n’est pas l’islam, car c’est une religion de paix, d’égalité, de fraternité, cette violence est une déformation honteuse de l’essence de la religion musulmane.

Affaires de convictions en réalité, car s’il est tout à fait justifiable que des militants associatifs musulmans et/ou anti-racistes, que des journalistes, et que des chercheurs dans le champ de l’islamologie ou autres souhaitent répondre à l’image qui est donné de l’islam, cette approche de la question demeure elle-aussi problématique.

L’attitude tout à fait compréhensible et honorable de croyantes et croyants, et de responsables religieux musulmans visant à dédouaner leur foi d’actes de violence commis en son nom, révèle en réalité combien la stigmatisation des musulmans en France et le racisme définissent les termes du débat. Certains d’entre eux sont aussi des chercheurs spécialistes de l’islam qui occupent les plateaux de télévision et les colonnes des journaux pour expliquer combien il est urgent de mettre en place cette nécessaire « réforme de l’islam ». Récemment, la « Lettre ouverte au monde musulman » d’Abdennour Bidar favoris du monde journalistique, en a été un exemple révélateur. Cette lettre en apparence bienveillante est en réalité un produit de l’islamophobie et ne contribue qu’à nourrir l’idée selon laquelle « l’islam » serait un problème, et a réduire des réalités diverses et complexes à la dénomination « monde musulman ».

De quel Islam Bidar parle-t-il ? Qui est ce « monde musulman » auquel il s’adresse ? Le sait-il lui-meme ? Entre les « jihadistes » en Syrie, les combattants de Da’esh et les frères Kouachi, les partis islamistes de la Turquie à la Tunisie, en passant par les organisations musulmanes dans les sociétés européennes, et toutes les différentes appréhensions, pratiques et lectures de l’islam à travers le monde, de quel islam est-il question ? Il ne s’agit pas là d’une demande de simple précision, mais d’un impératif préalable qui refuse d’aborder quelque phénomène social qu’il soit en les abordant en dehors de leur contexte, et de leur processus historique et politique.

Le fait que la pensée dominante politique et médiatique s’accorde sur l’explication réduisant des réalités complexes à une seule et unique variable n’est pas vraiment étonnant. Surtout dans le contexte politique et culturel français, caractérisé par une incapacité à reconnaitre et tirer leçon de son héritage colonial. La lettre de Bidar est aussi en cela une illustration de cette prétention colonisatrice, toute condescendante, visant à expliquer « aux musulmans » comment « ils » doivent lire et pratiquer leur religion. Il est très inquiétant que de nombreux musulmans, y compris leaders associatifs et intellectuels s’emparent de ce même argumentaire. Du point de vue d’un musulman, convaincu de la justesse et de la sacralité de sa foi et de sa religion, le fait de devoir justifier en des termes religieux et surtout de devoir se situer par rapport à des actes éloignés de sa propre réalité et vie quotidienne est révélateur du contexte à travers lequel il/elle s’exprime. Un contexte marqué par le racisme, et plus particulièrement l’islamophobie.

Accepter de rentrer dans cette logique dominante qui demande un positionnement « religieux » face à des questions qui ne le sont pas essentiellement, c’est contribuer à confisquer les débats internes à la pensée religieuse dans le cadre des logiques de domination, qui en France sont teinté d’intégrationnisme et de racisme. Des questions qui sont en réalité propres au débat intra-religieux (réforme des jurisprudences, définition de l’orthodoxie, questions de culte) se voient projeter dans le débat public avec pour sommation de montrer patte blanche face à l’idéal intégrationniste républicain. Parce que dans ces débats et plateaux télés, il ne s’agit pas en réalité de s’intéresser aux dynamiques non-violentes, modernes et égalitaristes à l’intérieur de l’islam dans ces débats, il s’agit de rassurer, et de s’aligner à une pensée dominante qui a défini a priori l’islam comme un problème.

Contrer l’islamophobie, c’est essentiellement dire que « l’islam » n’est pas le problème essentiel qu’ont en commun les dynamiques complexes et variés qui s’en revendiquent. C’est aussi dire que c’est le racisme qui est un problème et c’est refuser de se faire imposer les termes des débats et discours sur l’islam.

Considérer le contexte et la complexité des phénomènes qualifiés de « musulmans »

Étant moi-même investie en tant que féministe musulmane dans la réflexion sur la pensée religieuse en tant que telle, je ne suis pas de celles et ceux qui considèrent celle-ci comme complètement hors du débat et non pertinente. Toutefois, je me suis interrogée sur la réception de mes propres recherches sur les féminismes musulmans [2] avec ce sentiment que, mal comprises, elles pourraient nourrir une forme d’essentialisme : réduire la pluralité des expériences, vécus, et oppressions des femmes à travers les contextes ou l’islam est un référent majeur, à la religion. Or, ce que j’ai cherché à montrer c’est que les revendications féministes s’appuyant sur la religion musulmane, sont diverses et élaborées à partir de contextes certes locaux mais relevant aussi de dynamiques transnationales, critiquant tout à la fois impérialisme, racisme, et sexisme. C’est dans cette complexité que je situe mes recherches, dans la prise en compte de la contextualité, et l’historicité des phénomènes que j’étudie, et non pas à travers le prisme d’un « Islam » qui serait le facteur explicatif unique de toutes les mobilisations sociales et politiques qui s’en revendiquent.

En réalité, lorsque l’on regarde d’un peu plus, ce qui saute aux yeux, dans ce qu’ont en commun ces phénomènes de violence qui se revendiquent de l’islam, ce n’est pas la « réforme nécessaire de l’islam ». Ce qui crève les yeux, c’est toujours le contexte d’injustice et d’inégalité à travers lequel ces phénomènes de violence s’expriment. Le passage des leaders de Da’esh par les geôles de la torture barbare américaine d’Abu Ghraib et de Guantanamo, le passage par la misère économique et sociale, ainsi que par la prison pour l’un d’entre eux, des frères Kouachi, c’est ça qui saute aux yeux, bien plus qu’ils ont en commun de se revendiquer de l’islam.

C’est en allant à la genèse de ses mouvements qui se revendiquent de l’islam, en appréhendant la multiplicité des dimensions qui les composent – économiques, culturelles, politiques et sociales – que l’on peut tenter de comprendre ces phénomènes de violence. La prise en compte des conséquences de la colonisation sur les revendications musulmanes contemporaine est importante, mais il ne faut pas occulter les perspectives économique et politique, locale et globale, tout aussi déterminantes. Ensuite, et je dis bien ensuite, vient l’explication par le religieux : dans la pluralité de ses dimensions tout à la fois cultuelle et métaphysique qu’idéologique, politique et culturelle. La religion elle-même ne peut s’appréhender, ni se définir en dehors de son contexte.

Notes

[1Ed. Serpent a Plumes, 2003.

[2Sur la France voir « Des musulmanes en France : féminisme islamique et nouvelles formes de l’engagement pieux », Reliogioscope, September 2012. [En ligne] http://religion.info/pdf/2012_09_Ali.pdf, et sur les dynamiques transnationales voir Féminismes islamiques, La Fabrique, 2012.