(Presque) plongée à Clichy-sous-Bois

Dix ans après les émeutes de 2005, notre reporter devait revenir dans la cité où tout a commencé. Mais, accablée par la canicule, elle n’a pas eu la foi de se rendre sur place. Heureusement, grâce à la lecture de la presse nationale, à l’écoute des radios généralistes et aux images des principales chaînes de télé, elle a pu rendre compte de la réalité du terrain sans y mettre les pieds. Immersion dans la banlieue médiatique (et les chevilles dans une bassine d’eau glacée).

En ce début d’été, la torpeur assomme le Chêne-Pointu, à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. Des vaguelettes de chaleur se répandent tout doucement à travers la ville. Dans quelques jours, le ramadan débute, ce qui parachèvera d’anesthésier les esprits remuants. En bas des immeubles de la cité construite dans les années 1960 pour accueillir les flots d’immigrés venus d’Afrique du nord, des grappes de jeunes s’ennuient. Ils s’adossent aux murs lépreux et semblent attendre une libération qui ne viendra pas. Plus loin, des mamas arborant des boubous africains chatoyants et colorés, leur tripotée d’enfants autour d’elles, devisent au pied des tours qui comptent 1 500 logements. Elles rient, fort, si fort. Dans cette tour de Babel aux allures de Cour des miracles du 9-3, les scènes comme celles-ci paraissent presque incongrues tant le décor est apocalyptique. Des containers débordent d’ordures, des rats zigzaguent entre les poubelles, une forte odeur d’urine se dégage des halls d’immeubles aux portes cassées. Devant, des jeunes hommes au regard inquiétant font le « chouf » (regarder, en arabe) — le guet pour le compte des dealers qui gangrènent le quartier. Pour rendre leur mission plus confortable, les recrues, ces petites mains du deal, ont installé des chaises et tirent de longues bouffées de tabac aromatisé dont les volutes s’échappent des chichas et embaument l’air étouffant.

En contrebas, sur le terrain de foot, Mamadou, 39 ans, jeune homme aux larges épaules musclées et à la peau d’ébène épate par son agilité féline forgée des heures durant « à taper dans le ballon », raconte-t-il avec un sourire doux-amer qui dévoile ses larges dents blanches. Enfant du quartier, Mamadou était promis à un bel avenir et aurait dû s’en sortir, avant qu’un méchant coup du sort ne brise net son rêve : devenir footballeur professionnel, quitter le quartier, subvenir enfin aux besoins de ses onze frères et sœurs. « J’allais être sélectionné en équipe de France, mais je me suis blessé. Avec une triple déchirure des ligaments croisés malgré une longue et pénible rééducation impossible de retrouver mon niveau d’avant la blessure », précise le jeune. Mais Mamadou, de nature résolument optimiste, essaie de tirer parti de cette leçon de vie. Aujourd’hui, il a changé de métier, il est devenu éducateur sportif au Chêne pointu. Une manière pour lui de continuer à aider les jeunes, ceux qu’il appelle affectueusement ses « petits », à leur transmettre les valeurs du sport et de la République, parfois si lointaine.
Pourtant certains réussissent, loin de la cité et de la tentation de l’argent facile.

Enfant de cette banlieue, Maxime Trichard,
27 ans croit pleinement en la République. Il vit aujourd’hui à Paris car il a pu réaliser son rêve d’ascension sociale. Grâce à la convention ZEP mise en place au lycée de Clichy-sous-Bois, il a pu intégrer Sciences Po. Au début raconte-t-il, il a du mal à s’approprier les codes en vigueur dans la prestigieuse institution de la rue Saint-Guillaume : « Je ne me sentais pas très à l’aise. Mon père est au chômage et ma mère gardienne d’immeuble. Je n’avais pas assez lu de livres. Pour moi Balzac c’était le nom d’une rue pas loin. » Pendant ses études il doit cumuler cinq petits boulots mais ne se plaint jamais. À force de persévérance le jeune homme parvient à combler ses lacunes, obtient des notes convenables. Il s’en est sorti. Adieu dégaine de lascar, bonjour costumes trois pièces. Ce rescapé de l’échec social programmé travaille aujourd’hui comme consultant pour une entreprise d’audit. Le jeune homme blond aux yeux bleu perçants n’a pas oublié d’où il vient. Alors qu’il détaille son parcours et expose ses ambitions pour les jeunes, son regard s’obscurcit. Assis dans les locaux flambant neufs de l’association aux murs vert amande, il baisse la tête.
Il pense soudain à Karim et Mehdi, deux jeunes hommes de sa cité qui sont morts il y a trois mois en Syrie à Deir ez-Zor. Après s’être convertis à l’islam radical en s’auto-radicalisant sur Internet, ces deux amis d’enfance à la barbe fournie ont rejoint une filière jihadiste salafiste radicale. Pour éviter d’autres Karim et Mehdi, Maxime a fondé une association qu’il a baptisé Rage De Vaincre. L’association RDV, dont le sigle évoque aussi le rendez-vous sous-entendu avec l’avenir. Maxime est persuadé des vertus de l’éducation et entend proposer de l’aide aux devoirs dans cette ville où dans beaucoup de foyers les parents sont analphabètes et souvent polygames. « On fait ce qu’on peut pour tendre la main à ceux qui n’ont rien. Moi j’y crois à ma mission. Si j’arrive à sauver un gamin du quartier, j’aurai réussi ».


Fatou, cette Malienne de 25 ans, longue tige exotique poussée dans le bitume,
est issue de l’un de ces foyers aux mœurs inhabituelles. Cette jeune femme à la grâce de panthère porte une robe rose, faisant fi des us et coutumes en vigueur dans la cité. Avec ses huit frères et sœurs, la jeune femme, auto-entrepreneuse, a elle aussi voulu goûter à la liberté. D’autant qu’être une fille dans une cité n’est pas toujours un chemin bordé de roses. Mais son fort caractère l’a aidée à se faire respecter par les jeunes. Les épines, elle les a croisées plus tard, quand elle a fait part de ses velléités d’indépendance et d’émancipation du joug familial. Née à Bobigny, elle est arrivée avec sa famille particulière et très pieuse à Clichy-sous-Bois alors qu’elle n’avait que quelques mois. À 18 ans, elle a voulu aller vivre seule à Paris, pour s’épargner quatre heures de trajet quotidien jusqu’à la fac de Villetaneuse où elle est inscrite en Administration économique et sociale plus connue sous le sigle AES. « Le problème c’est que dans ma famille ça ne se passe pas comme ça, ils sont hyper stricts. Alors je n’ai pas eu le droit de prendre cet appartement. Pour mes parents je ne pourrai partir qu’une fois mariée. » Bien entendu, la jeune femme, libre et coquette, ne l’entend pas de cette oreille. Son mari elle le choisira coûte que coûte. Attablée au McDo, seul lieu de sociabilité de Clichy, son amie Karima la rejoint. Voilée de pied en cap, à l’instar de nombreuses femmes dans le quartier, elle ne comprend pas pourquoi Fatou rêve de partir : « Ici, au moins personne ne nous regarde mal, on se connaît tous depuis toujours c’est comme une famille » explique la jeune femme à son ami qui l’écoute en plongeant ses lèvres ourlées dans son cappuccino débordant de crème chantilly, qui contraste soudain avec sa peau foncée.

Un peu plus loin, des retraités discutent avec véhémence en arabe. Assis sur des bancs, comme au bled qu’ils ont jadis quitté, ils se racontent leurs vies de vieux messieurs esseulés, perclus de maladies diverses et de regrets tenaces. Regrets de ne pas avoir su élever leurs enfants qui leur ont échappé, d’avoir trop travaillé, de ne pas être rentrés chez eux, quand ils le pouvaient encore. Hakim, 74 ans est d’origine kabyle. Ce Berbère porte fièrement ses sept décennies et dresse – dans un français hésitant malgré ses 52 ans passés en France – un portrait sévère de la nouvelle génération irrespectueuse et trop religieuse. « Pour nous la religion c’était à la maison », assure-t-il. Son amour des valeurs républicaines, de plus en plus rare dans cette banlieue difficile où les caïds font la loi, irrigue son discours. Ses amis acquiescent poliment et Mohammed 78 printemps surenchérit en lissant les poils de sa moustache poivre et sel : « L’islam c’est une religion de paix. Les terroristes sont des enfants perdus. »

Pourtant, ici, le vendredi midi la mosquée fait le plein. Hommes barbus, affublés de la djellaba traditionnelle, et femmes entièrement voilées, certaines portant même des burqas, cheminent en grand nombre vers l’entrée de l’édifice religieux. Dans la ville, on remarque pléthore de femmes voilées. Preuve de la place grandissante du religieux dans la tête et le cœur des habitants.

Mohammed 43 ans est chauffeur-livreur et fait du rap, depuis deux décennies, à ses heures perdues. C’est un musulman modéré. Cheveux courts, tee-shirt laissant entrevoir ses muscles saillants, résultat de sa pratique assidue de la boxe, il a le verbe haut et honnête. De la génération des « grands frères », il assiste médusé à la dégradation du quartier. Beaucoup de ses amis se sont égarés, certains sont en prison, d’autres sont morts dans de sombres règlements de compte dus à la drogue. Il n’a plus d’espoir pour ce « territoire perdu de la République ». « Ici il n’y a rien. Pas de transports, les ascenseurs sont dégradés par des jeunes qui ne respectent rien. La police nous harcèle. Y’a rien ici. A part de la drogue », répète-t-il en boucle.
Alors qu’il raconte son quartier en des termes très acérés, un jeune homme du même âge s’arrête pour le saluer d’un sonore « Salam aleykoum ». Kévin, alias Bilal, depuis sa conversion à l’islam, porte une barbe rousse fournie, très ostentatoire, ainsi qu’une calotte blanche assortie à sa longue djelabba. Lui ne partage pas le constat pessimiste de son ami. « Moi, je me sens bien ici, on se connaît tous, on n’a pas de soucis. Franchement vous les journalistes vous aimez trop raconter n’importe quoi » dit-il, contredisant son ami. Évidemment dans ces cités aux allures de ghetto, la presse n’est pas toujours la bienvenue.

Un peu plus tard, Fatou, la jeune entrepreneuse, doit aller chercher sa mère au centre social. Khadija, 48 ans ouvre la porte. Elle vient du Maroc. Elle est voilée comme toutes ses amies. Son foulard beige couvre sa chevelure qu’on devine épaisse. Dans la cuisine de l’association, elle s’active. Elle prépare le thé à la menthe comme le veut la tradition. Elle trie de ses mains gonflées par la rétention d’eau, les feuilles de menthe cannelées, achetées ce matin au marché. La mère de famille rince le thé séché avant de le jeter sans cérémonie dans la théière en fer ouvragé. Elle remet son voile qui tient mal. Avec une épingle empruntée à son amie Malika, elle pique le pan du foulard récalcitrant. Sitôt sa « coiffure » arrangée, elle se remet à son ouvrage. Le thé accompagnera à merveille les petits gâteaux orientaux, sucrés et gorgés de miel, que les femmes de l’association ont apporté. Tous les mardis entre 15 h et 17 h 30 les mamans de la cité viennent apprendre le français et surtout voler quelques heures de répit. Sylviane Demanche, 47 ans s’implique dans ce projet depuis vingt-deux ans. La blonde dynamique a appris au contact de ces femmes issues du Maghreb pour la plupart les codes culturels qui régissent leurs vies : « Elles ne sont pas allées à l’école mais elles sont tellement volontaires. Parfois il faut les gronder un peu pour remettre de l’ordre mais sinon tout se passe bien. » Ce jour-là, après avoir trituré leurs neurones, les femmes partagent avec chaleur le goûter qu’elles ont préparé, avant de retrouver leurs vies familiales compliquées. Elles discutent, du ramadan qui arrive à grand pas et de la fin d’année scolaire de leurs enfants. Toutes se demandent ce qu’elles vont bien pouvoir faire de leur progéniture. Comme près de la moitié des Français, elles ne partiront pas en vacances. À Clichy-Sous-Bois, on ne fera pas mentir ces statistiques.

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