« La victoire est dans la lutte ». Entretien avec Ahmad Rahman, ex-Black Panther

Le 21 septembre 2015, Quartiers XXI apprend avec tristesse le décès soudain d’Ahmad Rahman, ex-membre du Black Panther Party et ex-prisonnier politique, devenu professeur d’histoire de l’Université du Michigan à Dearborn. Invité au premier Forum social des quartiers populaires en juin 2007, il s’était longuement confié à Thomas, de l’émission Frontline, sur son engagement, l’idéologie et l’organisation du parti, la terrible répression, le système carcéral, son militantisme clandestin en prison, sa conversion à l’Islam, sa sortie de prison, son travail universitaire, etc. Entretien exceptionnel avec un authentique militant révolutionnaire.

Entretien avec Ahmad Rahman par Thomas.
Emission « Frontline », juin 2007, en marge du Forum social des quartiers populaires à Saint-Denis, avec l’aide d’Aude.
Retranscription : Abdellali Hajjat.
Traduction : Audrey Célestine.

Dédicacé à la mémoire de Mohamed Baskets.

Thomas et Ahmad Rahman, Saint-Denis, juin 2007. Thomas et Ahmad Rahman, Saint-Denis, juin 2007.

Comment a commencé ton engagement politique ? De quel type d’engagement s’agissait-il ?

Je crois que j’ai pris conscience et compris ce qu’était la politique en 1963, quand quatre petites filles noires sont mortes dans l’explosion d’une église en Alabama lors d’un attentat commis par le Ku Klux Klan. J’ai appris la mort de ces petites filles et puis je me souviens avoir entendu Martin Luther King et les pacifistes du Mouvement pour les Droits Civiques dire que nous devions continuer à nous aimer les uns les autres, que nous devions continuer à prier Jésus et qu’en manifestant et en chantant, les choses iraient mieux. Mais j’avais également entendu parler de Malcolm X qui lui disait que nous devions constituer notre propre armée noire pour nous défendre du KKK et les empêcher de nous violer, de nous tuer, de nous assassiner. Je n’étais qu’un petit garçon. J’avais à peine 12 ans mais je me rappelle m’être dit que je voulais faire partie de cette armée dont Malcolm X parlait. Je ne voulais pas être l’un de ceux qui chantaient et priaient pour que le KKK arrête de nous tuer. Je voulais faire partie de ceux qui pouvaient les en empêcher en se battant.

Où vivais-tu à l’époque ?

Je vivais à Chicago, dans l’Illinois.

Parles-nous de la situation générale pour les Noirs au début des années 1960 à Chicago. En particulier quand on est un petit garçon.

La ségrégation était, à l’époque, particulièrement forte. Dans les années 1960, certaines rues marquaient la séparation entre populations noires et blanches. Si un Noir traversait la rue pour se rendre du côté blanc, il risquait d’être battu à mort, on pouvait l’abattre sur place. C’était pour la police une raison suffisante pour lui sauter dessus. C’est ainsi que se maintenait une sorte d’apartheid racial. Vous pouviez traverser la rue pour vous rendre dans un quartier blanc si vous étiez la femme de ménage, la nourrice ou le jardinier d’un Blanc. Si vous n’avez pas le permis, vous pouviez prendre le bus et aller y travailler mais il fallait repartir dans son quartier. La police de Chicago était, à l’époque, celle qui statistiquement tuait le plus de citoyens dans le pays. La police de Chicago tuait plus de citoyens en pourcentage que toutes les autres forces de police du pays. Dans la plupart des cas il s’agissait d’officiers blancs qui tuaient des hommes noirs.

A la même époque, il y avait des gangs dans les quartiers dans lesquels nous grandissions et nos gangs se battaient entre eux. Des gangs noirs attaquaient d’autres gangs noirs. Mais à mesure que le mouvement et le militantisme progressaient à Chicago, les gangs noirs ont commencé à sortir du ghetto. Je me rappelle de cette salle de cinéma dans le quartier blanc dans laquelle aucun Noir ne pouvait aller, à environ un mile de chez moi. Les gangs blancs nous en empêchaient. Ils tabassaient quiconque essayait de s’y rendre. La première chose dont je me souviens est que mon grand frère était le leader d’un gang. Ils sont parvenus à entrer dans le cinéma. Ils étaient tellement contents quand ils sont rentrés. Ils avaient des chaînes, des couteaux, ils avaient bricolé eux-mêmes des pistolets. Ils se sont battus pour entrer dans la salle de cinéma et ça, c’était juste un premier pas pour sortir du ghetto. On en avait assez du racisme blanc, assez de se soumettre et nous voulions attaquer à notre tour.

J’étais au lycée et c’est dans ce contexte que j’ai entendu parler du Black Panther Party pour la première fois. C’était vers 1968. Un membre de notre gang et une fille du quartier avaient rencontré Fred Hampton. La fille, c’était Chaka Khan mais à l’époque elle s’appelait Yvette Stevens et elle chantait dans un petit groupe du quartier. Fred Hampton leur avait demandé : « Pourquoi mettez-vous tant de coeur à vous battre et vous entretuer dans vos quartiers alors que vous n’avez aucun courage pour vous défendre de la police raciste qui vous attaque et vous tue ? »

Est-ce que Fred Hampton était connu dans la communauté noire de Chicago ?

Je ne le connaissais pas, je n’avais pas été au rendez-vous mais mes amis y étaient et quand ils sont revenus ils m’ont dit qu’il avait posé cette question. On était quelques-uns à reconnaitre que c’était vrai et on a commencé à réfléchir et à se dire qu’on ne réfléchissait pas de manière critique à ce qu’on faisait…C’était juste une question…J’ai pensé à toutes ces bagarres de gangs auxquelles j’avais participé. On se tirait dessus. Je me souviens des balles qui fusaient : une balle qui te passe près de l’oreille tu l’entends bien…Et pour nous c’était presque drôle ! On n’avait pas peur. En revanche, quand il s’agissait de se défendre des poursuites, tabassages, mises à mort, humiliation et insultes racistes de la police : nous étions terrifiés ! Complètement terrifiés ! Tout cela me donnait à penser.

Je fais un petit aparté : est-ce que la fréquentation des Black Panthers, et les lectures que tu as pu avoir à travers votre activité politique, ont pu rétrospectivement vous faire comprendre pourquoi vous aviez ce courage dans ce qui a été appelé l’auto-destruction ? Et ce manque de courage ? Parce qu’un des grands penseurs politiques des Black Panthers qui était Frantz Fanon a beaucoup parlé de ça, de la peur et du courage. Est-ce que toi, tu as compris après pourquoi il y avait cette différence de comportement ?

C’est précisément ce que le Black Panther Party a introduit dans notre quartier : les travaux de Frantz Fanon, le chapitre « Sur la violence » dans Les Damnés de la Terre. Frantz Fanon nous a offert un langage scientifique et expliqué que nous refoulions notre agressivité, la colère que nous ressentions à l’égard de la police blanche oppressive pour l’exprimer contre nous-mêmes et nos semblables. Fanon a parlé de ce tabou de la violence contre l’oppression […]. Le tabou ultime de l’opprimé c’est de se rebeller et de détourner la violence de son peuple contre lui-même… En agissant ainsi, on supprime tous les complexes mentaux à propos de la violence. C’était profond de nous faire prendre conscience de cela à nous, jeunes hommes. Toujours selon Fanon, cette agressivité ne devait pas nécessairement prendre la forme d’une violence explosive. Nous pouvions tourner cette énergie pour lutter contre la violence, contre le racisme.

Quand on a 17 ans et qu’on est dans un gang à Chicago, j’imagine que le réveil d’une conscience politique ne se fait pas directement en lisant un livre de Frantz Fanon. Comment as-tu pris contact avec les Panthers et accédé à leur idéologie ? J’imagine que ce passage à la politique ne se fait pas directement par l’idéologie. C’est davantage la pratique et les rencontres.

Il devait d’abord s’opérer une transformation de nos consciences, de notre vision du monde. Mao Tsé Tong disait que les gens sont comme des grenouilles au fond d’un puits : quand ils lèvent les yeux, ils ne s’imaginent pas que le monde est plus vaste que le sommet du puits. C’était la même chose pour nous dans le quartier. Nos sources d’information nous faisaient croire que le monde n’était pas plus étendu que notre quartier. C’est alors que le Black Panther Party nous a ouvert à une littérature qui nous a offert une vision du monde : Frantz Fanon, Marx, Lénine, Mao, Che Guevara, Kwame Nkruma, Sekou Touré…Quand nous avons commencé à les lire, c’est là que s’est structurée une vision du monde telle que nous n’en avions jamais connue jusque là. C’est en partant de cette vision du monde que j’ai commencé à comprendre pourquoi mon père avait travaillé à l’usine toute sa vie et pourquoi nous avions si peu alors que les propriétaires de l’usine possédaient tant…J’ai commencé à comprendre les mécanismes du capitalisme.

Est-ce qu’il y a eu un évènement précis entre le moment où Chaka Khan t’a parlé de cette rencontre avec Fred Hampton et le début de ton engagement comme militant ? Comment s’est passé le changement ?

Et bien, je n’ai pas le souvenir d’un évènement cataclysmique. Ce dont je me souviens c’est que j’ai lu ces livres et j’ai commencé à en tirer des conclusions sur la société, le capitalisme, ce qui m’a aussi amené à une critique du colonialisme et l’impérialisme. D’autres ouvrages traitaient du racisme et m’ont ouvert à une critique de l’impérialisme culturel de la manière dont les Noirs détestaient être Noirs, et pourquoi ma tante essayait de s’éclaircir la peau…Le Black Panther Party disait alors – j’achetais leur journal et je le lisais – que nous étions opprimés par un monstre à deux têtes en Amérique : le capitalisme et le racisme. J’ai commencé à lire et ça m’a été confirmé par ce que je lisais et j’ai décidé de m’engager dans le mouvement.

Peux-tu décrire les activités du Black Panther Party de Chicago ?

Je peux vous décrire comment ça a commencé en 1969. On ne devenait pas directement un membre à part entière du Black Panther Party. J’étais ce qu’on appelait un travailleur au service de la communauté. Nous avions un programme de petits-déjeuners gratuits pour les enfants qui n’avaient rien à manger à la maison le matin. J’y travaillais et mon activité consistait à servir à manger, faire des pancakes, des oeufs et du bacon pour les enfants tous les matins. C’est en cela que consistait mon activisme au départ. Je n’étais pas un membre à part entière. Ensuite, j’ai commencé à vendre le journal du Black Panther Party avec un membre plus ancien qui, à l’époque, s’appelait Blair Anderson. J’ai travaillé avec lui pendant un moment. On vendait le journal des Black Panthers en centre-ville. La première fois que j’ai été arrêté par la police c’est parce que je le vendais. Ils m’ont battu puis poursuivi pour les avoir attaqués.

As-tu alors été emprisonné ?

A l’époque, j’ai été en prison et accusé d’avoir attaqué la police. J’ai été condamné alors même que j’avais été battu jusqu’au sang et que les policiers n’avaient pas une seule marque de coups. Ils m’ont reconnu coupable et j’ai fait 10 jours de prison. A l’époque, c’était courant.

Le parti a connu un développement très rapide à Chicago. Peux-tu nous en parler ainsi que la répression extrêmement violente contre le parti à Chicago ?

J’ai été travailleur communautaire un temps à Chicago. J’ai intensifié mes activités et j’ai terminé le lycée. C’est à cette période que Fred Hampton a été assassiné. Après son meurtre, j’habitais toujours chez mes parents. Quand mon père se rendait au travail, le matin vers 5h30, il y avait une voiture de police en face de la maison, tout cela parce qu’ils savaient que je vendais le journal des Black Panthers et que j’avais fait de la prison pour ça. Ils avaient mon adresse…Alors bien sûr, comme ils avaient attaqué l’endroit où se trouvaient Fred Hampton et Mark Clark à 4h30 du matin, et qu’ils les avaient tués : ma famille avait peur. J’allais nous faire tous tuer. J’ai donc dû quitter la maison. J’ai alors consacré bien plus de temps au Black Panther Party. C’est à cette période que je n’ai plus pu vivre à Chicago.

Il faut que j’ajoute une chose à propos de Chicago que beaucoup ne savent pas : quand j’étais au lycée, un jeune homme avait rejoint les Black Panthers. Il s’appelait Spurgeon "Jake" Winters. Il a été attaqué par la police le 24 novembre 1969. Ils étaient venus le tuer. Il s’est défendu. Il a tué deux policiers et en a blessé trois. Et là, ils l’ont tué. Fred Hampton et Mark Clark ont été tués 10 jours après la mort de Spurgeon Jake Winters. On n’établie généralement pas de lien de causalité entre les policiers tués par Spurgeon Jake Winters pour se défendre et leur vengeance avec les meurtres de Fred Hampton et Mark Clark.

Est-ce qu’il y avait souvent des échanges de tirs entre la police et les Panthers de Chicago ?

Oui. En fait, le Black Panther Party a commencé une campagne en collant des affiches sur lesquelles on pouvait voir des Noirs affrontant la police et qui disaient : pour qu’ils cessent de nous opprimer, nous devons nous battre. On a posé ces affiches un peu partout. L’une des raisons pour lesquelles la police à commencer à me harceler c’est qu’ils en ont vues dans mon quartier et qu’ils savaient, après m’avoir arrêté, que j’étais le seul membre des Panthers dans le quartier et en ont déduit que j’avais dû les poser ces affiches qui enjoignaient les Noirs à combattre la police.

Je ne sais pas si c’est vrai mais on dit qu’au moment de l’assassinat de Fred Hampton et Mark Clark, il devait y avoir une unification des principaux gangs de la ville de Chicago pour rentrer dans le parti. Le confirmes-tu ?

C’est vrai. Il y a un documentaire intitulé The Bastards of the Party. Il traite de l’unification des gangs de Los Angeles et des tentatives du Black Panther Party pour y contribuer. Un agent du FBI à la retraite, un blanc, y témoigne et dit : « Oui, nous faisions tout notre possible pour détruire toute possibilité d’unification et de politisation des gangs ». Le gouvernement n’avait aucun intérêt à les empêcher de s’entretuer. Ils voulaient prévenir toute forme de politisation. C’est dans cette perspective qu’ont été menées et conduites les attaques contre les Black Panthers à Los Angeles…Ils ont emprisonné le leader Geronimo Pratt alias Ji Jaga et tué Fred Hampton à la même période.

Tu es donc parti de Chicago pour te rendre à Détroit ?

J’avais de la famille et des amis à Jackson dans le Michigan. Ils avaient une association et voulaient monter une antenne des Black Panthers. J’ai demandé aux Panthers de Chicago l’autorisation de m’y rendre afin de mettre en place une branche à Jackson. Ils me l’ont permis, ont écrit une lettre et tout. A l’époque, c’est la branche de Chicago qui avait autorité sur la branche du Michigan, à Détroit. Ils ont donc décidé que j’irai à Jackson pour mettre en place une antenne.

Comment se passe la mise en place de toute une branche du Black Panther Party ?

On s’y est mis mais […], à l’époque nous n’avions pas connaissance du programme du FBI COINTELPRO. […] A Jackson, ils se sont rendus dans la plus grande église noire et ils ont peint « Fuck Jesus » sur les murs et ont ensuite dit à tout le monde que c’était le fait des Black Panthers. La communauté noire était largement tournée vers l’église et ainsi, ils ont voulu nous éloigner des gens du coin. La rumeur courait que nous avions souillé cette église. Les gens ne voulaient pas que leurs enfants viennent à nos réunions. Ils ne voulaient rien à avoir à faire avec nous. Nous avons subi d’autres attaques de la police. On a été infiltrés…L’un des infiltrés a donné l’ordre à deux de nos membres de braquer un Western Union, en prétendant que les ordres venaient de la direction des Black Panthers. Les types ont obéi. Ils ont été arrêtés par la police en sortant. Ce n’est que plus tard que nous avons appris que celui qui avait donné l’ordre était un policier infiltré, qui devait jouer le rôle d’agent-provocateur.

Ca nous amène justement à la question de l’argent. Comment le parti parvenait-il à financer le programme de petits déjeuners gratuits par exemple ?

Je ne peux vous en parler que pour Détroit, parce qu’à Chicago, je n’étais pas dans l’équipe en charge des finances : je ne faisais que servir à manger, servir et cuisiner pour les enfants. Après la destruction de notre organisation à Jackson, je me suis rendu à Détroit avec d’autres membres afin de les former et qu’ils deviennent des Panthers à part entière. C’est là que j’ai dirigé et nous avions plusieurs manières d’obtenir de l’argent. Parfois, nous allions dans les superettes et nous leur disions : « vous gagnez de l’argent » – à l’époque toutes les superettes appartenaient à des Blancs, aucune par des Noirs dans les quartiers noirs. On disait aux épiciers blancs « vous gagnez de l’argent sur le dos de notre communauté, vos prix sont les plus élevés, vous devriez nous aider à nourrir les enfants qui ont faim ». On y allait avec nos bérets noirs, nos blousons noirs. J’y allais avec trois ou quatre personnes qui se tenaient derrière moi, droites avec leurs lunettes de soleil et je demandais six douzaines d’oeufs, douze boîtes de préparation pour pancakes, des saucisses, et dans la plupart des cas, ils nous les donnaient.

Quand es-tu allé à Détroit ?

J’y suis allé en 1970.

A cette époque, il y avait des divisions profondes dans le parti à cause de COINTELPRO. Dans quelle mesure vous était-il possible de poursuivre vos activités politiques à Détroit ? Quelles étaient-elles ?

A l’époque, à Détroit, nous ne savions pas grand-chose des divisions à Oakland. Pour nous, ce qui se passait à Oakland c’est ce que nous lisions dans le journal Black Panther. Et dans ce journal, nous n’étions pas informés des divisions. Nous ne pouvions rien en savoir, mis à part dans les autres médias, seulement, nous ne leur faisions pas confiance. Nous avions plusieurs activités politiques pour lever des fonds. A l’époque, l’héroïne coulait à flot dans la communauté noire. Pour nous, le gouvernement le permettait parce que cela affaiblissait et détruisait la cohésion de notre communauté et du mouvement. Nous avons donc décidé de nous rendre dans les maisons dans lesquelles on vendait de l’héroïne : on prenait des armes, on les attaquait, on prenait l’argent, on jetait la drogue dans les toilettes et on utilisait l’argent pour financer l’organisation, payer les transports et le loyer de nos bureaux. Ca faisait partie des activités souterraines des Black Panthers, on n’en parlait pas.

Pour ce qui est de l’activité politique, c’est important de comprendre le contexte de l’époque. La guerre du Vietnam battait son plein. Les Blancs se radicalisaient. Les jeunes Blancs étaient enrôlés dans l’armée contre leur gré. Les Weathermen commençaient leurs activités. En outre, alors que le mouvement non-violent était à son sommet, Martin Luther King a été assassiné. C’est à ce moment-là que nous avons commencé à sceller des alliances avec des associations dont les membres étaient blancs, portoricains, mexicains : le SDS (Students for Democratic Society), le White Panther Party (un groupe du Michigan), les Young Lords (des Portoricains), et les Brown Berets (des Mexicains). Ensemble, nous avons travaillé à mettre en place une coalition pour lutter contre le capitalisme, le racisme et l’impérialisme.

A l’époque, les Black Panthers participaient au mouvement contre la guerre. Parle-nous de la coalition avec le mouvement blanc radical. Quel était le point de vue des Noirs sur la Guerre du Vietnam ?

On avait l’impression qu’il fallait une coalition de toute la gauche. Nous étions tous contre la guerre du Vietnam. Nous n’avions sans doutes pas d’autres points d’accord que cette opposition à la guerre. A l’époque, nous voyions la guerre telle qu’elle est vue aujourd’hui. Mais à l’époque, certains défendaient l’idée que la guerre du Vietnam était une bonne chose. Je me souviens avoir été dans les rues de Détroit, à vendre les journaux des Black Panthers et certains Noirs qui étaient à des postes politiques, en costume-cravate, diplômés disaient : « Mec, on doit arrêter Ho Chi Min et le communisme au Vietnam ». Moi je leur disais « Non, c’est faux ». Et les jeunes blancs disaient la même chose. Mais là encore, tout comme le FBI était fermement opposé à ce que nous unissions les gangs, ils étaient également contre l’union du mouvement noir et des mouvements de gauche, blancs qui s’opposaient à la guerre du Vietnam. Maintenant, nous savons que COINTELPRO a agit de façon très, très agressive afin d’empêcher qu’un tel mouvement existe et se développe.

Il y avait-il de la réticence à travailler avec les radicaux blancs, au sein du parti ou d’autres organisations noires radicales ?

Il n’y avait pas de désaccords politiques entre nous. Par exemple, Fred Hampton disait que les radicaux blancs ne devraient pas venir dans nos quartiers pour parler aux Noirs mais devraient plutôt aller parler à leurs parents parce que c’était à la fois eux le vrai problème et ceux qui soutenaient les fondations de nos problèmes : le capitalisme, le racisme, le militarisme. Mais chez ces militants blancs, peu nombreux étaient ceux prêts à aller à l’encontre de leurs propres familles. Ils se sentaient mieux dans la communauté noire, à nous parler politique à nous. Bien sûr, certains comme Stokely Carmichael ou encore Fred Hampton, ou d’autres, leurs disaient d’aller dans leurs propres quartiers et d’aller s’occuper des Blancs. On les a traité de séparatistes noirs, de nationalistes noirs. On a dit que c’était réactionnaire. Bien sûr, ça a entraîné des contradictions au sein du mouvement. Cela s’ajoutait à des courriers envoyés aux Black Panthers par le FBI en les faisant passer pour des courriers de blancs radicaux, ou alors des lettres envoyé à des Juifs et qu’ils faisaient passer pour des courriers des Black Panthers sur lesquelles on pouvait lire « On vous déteste et on va vous tuer. » J’ai vu des copies de certains de ces courriers. Les dossiers du FBI sont accessibles en ligne […] et vous pouvez lire ces courriers écrits pour affaiblir la solidarité entre Noirs et Blancs dans une lutte commune.

Nous parlions de Détroit. Que s’est-il passé ensuite ?

Nous avons commencé le programme des petits-déjeuners pour enfants et c’est là que nous avons commencé à comprendre que nous étions l’objet d’attaques contre lesquelles nous ne pouvions pas grand-chose. Je vais vous donner un exemple. J’ai mis en place un programme dans une église catholique pour nourrir les enfants qui avaient faim, dans les quartiers-est de Détroit. Dès le départ, on a 30 à 40 gamins et on leur donne à manger… Ils n’avaient rien pour le petit déjeuner alors on les nourrit avant qu’ils n’aillent à l’école. Et puis d’un coup, il n’y a plus que 9 enfants, puis 4, puis 3 enfants. J’ai demandé à plusieurs enfants : « Que se passe-t-il ? Où sont vos amis ? » lls m’ont répondu « Les bonnes soeurs ont dit aux parents que vous mettiez de la drogue dans la nourriture ». A l’époque, je me demandais pourquoi les bonnes soeurs avaient dit une chose pareille. Mais cinq ans plus tard, quand on a eu accès aux dossiers du FBI, nous avons appris qu’ils demandaient aux gens de détruire ces programmes car nous avions pour objectif de faire du tort à l’Amérique.

Peu de temps après, en octobre 1970, la police a attaqué nos bureaux. C’est de là que nous essayions de mobiliser le quartier. Ils ont attaqué le bureau et, dans le feu de l’action, ils nous ont tiré dessus pendant des heures et l’un d’entre eux a pris une balle et est mort. Nous avions un plan en cas d’attaque de la police. Nous avions caché des armes à trois pâtés de maison de là. Quand la police encerclerait nos bureaux, nous devions les attaquer par l’arrière. Avec quelques autres, nous sommes allés dans la maison où se trouvait notre cache d’armes mais celles-ci avaient disparu. Il n’y avait plus une arme. Nous avons donc essayé de revenir avec nos camarades dans le bureau encerclé par la police mais sur la route du retour, des membres des Black Panthers qui avaient pris nos armes ont commencé à nous tirer dessus.

On peut dire que c’est la conséquence de ce que nous lisions à l’époque sur la mobilisation. Il n’y avait rien sur le contre-espionnage. Nous lisions alors le principal ouvrage de Carlos Marighella, un Brésilien – d’ailleurs son ouvrage est maintenant accessible à tous en ligne – intitulé Le Manuel de guerilla urbaine. Dans ce livre, il expliquait comment organiser un maquis clandestin, comment faire pour rester organisé et mobilisé, comment défendre son quartier de la police, l’armée ou la gendarmerie. Mais il ne proposait aucune méthode pour se protéger de l’infiltration et il a d’ailleurs été tué par quelqu’un qui avait infiltré son mouvement.

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Après cet incident, avec la mort du policier, 16 Panthers ont été arrêtés et poursuivis. Trouver des fonds pour payer les avocats pour les sortir de prison, payer les cautions et suivre les affaires a été une charge très lourde pour les autres membres. Ils ont été tous les 16 accusés d’avoir tué l’officier de police. Ils ont tous écopé de peines de prison à perpétuité.

C’est dans ce contexte que nous devions lever de plus en plus de fonds. Comme je te l’ai dit, on cambriolait des maisons dans lesquelles on vendait de l’héroïne et on s’est mis à le faire à un rythme de plus en plus soutenu. C’est là que l’un de ceux qui avait infiltré le parti […], nous a indiqué un endroit à braquer, une maison de revente de drogue. Nous nous y sommes rendus. Quand je suis rentré, il y avait quelque chose de différent, ça ne ressemblait pas à un endroit où on vend de la drogue : il n’y avait pas de vestes chics, pas de bijoux, rien qui brille.

C’était en avril 1971. Attaquer un endroit où on vend de la drogue s’apparentait à un exercice militaire parce que les dealeurs étaient armés. On devait vraiment opérer comme pour une opération militaire. Je m’étais déjà retrouvé dans des braquages où les dealers nous tiraient tellement dessus qu’on devait laisser tomber. J’ai failli me faire tuer à plusieurs reprises. Quand on y va, on ne sait jamais si quelqu’un va vous tirer une balle dans le visage avec son flingue. On est en mode automatique, comme un soldat.
J’avais pour ordre de déployer un groupe de quatre hommes dans la maison. Chacun devait s’occuper d’un étage. Il y en avait quatre. Je me suis rendu au dernier étage et j’ai vu des posters des Black Panthers et les journaux des Black Panthers sur le sol. Tous les occupants de la maison étaient blancs. C’était des Blancs qui soutenaient les Black Panthers… L’agent du FBI qui était numéro 2 du parti (j’étais le numéro 3) nous avait emmené attaquer des soutiens des Black Panthers. Quand j’ai vu les journaux, ça m’a pétrifié. Et alors que j’étais sur le point de me retourner pour le dire aux autres, leur dire que nous devions partir, que quelque chose ne tournait pas rond, là j’ai entendu un coup de feu.

J’ai descendu les escaliers et un chien a sauté sur l’un des Black Panthers. Un type s’est jeté sur lui pour lui prendre son arme des mains, s’est relevé et a tué le type. J’ai tout de suite vu qu’il était mort. Là c’est moi qui devait prendre une décision. Tout ce que j’arrivais à dire c’était : « Il faut qu’on parte ». J’avais vu les journaux des Black Panthers et je savais que ça n’allait pas du tout. Le type était mort. Ils n’avaient ni drogue, ni argent. Ce n’était pas une maison de revente de drogue. On est remonté dans la voiture avec celui qui nous avait conduit là, qui était le numéro 2 des Black Panthers. Il nous a conduit dans une maison dans laquelle il nous a dit de rester et il est reparti avec nos armes. Le lendemain matin, 200 policiers nous y ont arrêtés. Il y avait des hélicoptères. Il leur avait donné nos noms.

Celui qui a tiré a pris 20 ans. C’était moi le chef. Ils m’ont dit que même si je plaidais coupable, je prendrais perpète. Il y a eu le procès et j’ai été condamné à perpétuité. Prison à vie. Le type a passé 20 ans en prison. J’ai passé 21 ans en prison.
Le FBI m’a proposé de témoigner contre le numéro 1 des Black Panthers à Détroit : si je lui faisais porter le chapeau en disant que c’était lui qui y était et pas moi, ils me laisseraient partir. Ils savaient bien qu’il n’y était pas. Ils savaient qu’il n’avait pas participé à l’opération mais ils voulaient ce qu’ils appelaient un « plus gros poisson ». Si je leur donnais un plus gros poisson que moi, j’étais libre. Je leur ai dit non. Je suis donc allé en prison, condamné à perpétuité : on ne sort qu’une fois mort. J’avais 19 ans en 1971. Je suis sorti en novembre 1992, à 41 ans. A la suite du long combat de gens en Europe, au Canada et en Amérique qui ont lutté, se sont mobilisés, ont écrit des courriers et ont monté des campagnes pour que je sois libéré. En 1992, je suis sorti.

Que s’est-il passé en prison ? J’imagine que tu te considérais comme un prisonnier politique. Il y avait-il un régime particulier pour les prisonniers politiques ?

Ca faisait les gros titres de tous les journaux quand je suis allé en prison. Par conséquent, tous les prisonniers avaient lu des choses ou entendu parler du Black Panther Party. Quand je suis arrivé, ils attendaient tous quelque chose de moi. Mais moi j’avais 19 ans ! Il y avait 6000 détenus dans la première prison. Jackson était la plus grande prison du monde. Ils attendaient le Black Panther… Tout le monde me regardait : comment allais-je agir avec les gardiens ? Qu’allais-je faire ? Mais la première chose qui s’est passée c’est que j’ai dit aux autres prisonniers qui appartenaient à des mouvements politiques « Serrons-nous les coudes ». Il y avait des Blancs affiliés aux Weathermen, les radicaux et des militants anti-guerre, des radicaux noirs, des nationalistes noirs. On a créé une organisation clandestine pour commencer à lutter pour nos droits et tenter de préserver notre santé mentale.

Comment une telle organisation peut-elle exister en prison ? J’imagine que c’est plus compliqué qu’à l’extérieur. Vous étiez surveillés.

La prison c’est une petite ville. C’est vraiment comme une petite ville. Il y a un magasin, il y a des espaces de loisir. Il y a des endroits où on peut se cacher et avoir des relations sexuelles. On y trouve tout un tas de caractéristiques des villes. Nous, on l’a envisagé comme un laboratoire pour nos idées, pour les mettre en oeuvre et s’organiser clandestinement. Les gardiens n’avaient jamais rien vu de tel et ne savaient donc pas à quoi s’attendre ou comment agir. Nous étions tous prisonniers, enfermés pour des années ce qui rendait impossible que quelqu’un infiltre l’organisation. Parce que personne n’avait rien à gagner à collaborer avec le FBI. T’es enfermé à vie de toutes façons. Qu’aurait-on à y gagner ? On ne pouvait pas nous infilter. Nous agissions dans le plus grand secret.

Nous avons mis en pratique les enseignements de Lénine pour qui « il faut faire de l’illégal avec le légal ». Et même si nous avons mis en place cette organisation clandestine, nous respections strictement les règles de la prison. Je me suis inscrit au programme d’enseignement universitaire de la prison. Nous avions la possibilité de faire des études, nous y allions tous les jours, nous obtenions nos diplômes, on travaillait en prison. On ne désobéissait à aucune règle. En apparence, tout était légal alors même que nous fomentions des plans pour radicalement transformer la prison. Même lorsqu’on nous soupçonnait, il n’y avait rien de tangible à nous reprocher parce que précisément… nous obéissions à toutes les règles.

« Jackson était la plus grande prison du monde. On a créé une organisation clandestine. »

On a commencé à mobiliser dans la prison. Dans cette prison étaient produites la plupart des plaques d’immatriculation pour voiture, des meubles de tribunaux, des panneaux de signalisation… Les usines de la prison fabriquaient des chaussures, des vêtements, des couvertures et il y avait un prolétariat immense. Ils m’ont transféré de cette prison à une autre qui ne comptait que 1500 hommes. Ils m’ont ensuite envoyé dans une autre prison qui en comptait 6000. J’ai passé 4 ans dans l’une et 10 ans dans l’autre. Mais une chose est vraie – et je pense qu’il s’agit d’un fait universel – : c’est la volonté d’un groupe, même réduit, de personnes à changer les choses qui compte davantage que le nombre. Cela implique une volonté commune, une conscience commune. Dans les deux prisons, nous sommes parvenus à organiser des grèves de prisonniers : ça n’était jamais arrivé avant.

Nous étions 12 dans une prison qui comptait 6000 prisonniers. De même : 11, 10, 9, 12 hommes dans une prison qui en compte 1500. Parce que même quand on n’est pas organisé, 12 hommes sont capables d’en faire bouger 6000 dans une prison. On a fait un journal clandestin, on a réussi à le faire sortir en douce, à l’imprimer en 1500 exemplaires à l’extérieur, et nos professeurs le réintroduisaient en douce. Dans le même temps les prisonniers disaient : « t’as commencé comme révolutionnaire et là tu passes ton temps à faire des études ». Et moi je répondais « Ouais, je suis juste un étudiant ». Mais mon ego disait « Et non, c’est moi qui ai organisé cette grève, c’est moi… » Mais si je disais ça, c’était fichu. Alors je continuais mes petites affaires… Ils ne savaient pas que les professeurs nous faisaient passer des livres de Marx, Lénine, Fanon, Mao... Personne ne savait que c’était eux qui avaient introduit les 1500 journaux qui disait « Faites la grève pour vos salaires ! Vous travaillez 10, 12 heures par jours pour 25 cents… des salaires de fou… » Et on a distribué le journal dans toute la prison. On a attendu qu’ils servent un repas que tout le monde aime : c’était du poulet. Tout le monde a quitté sa cellule pour aller manger et nous on a distribué les journaux, on les a jetés sur les lits…Quand ils sont revenus dans les cellules, ils ont trouvé un journal qui leur disait « Mettez-vous en grève ! » Les gardiens ont flippé et ont établi un couvre-feu dans la prison.

Ils ont fait un couvre-feu, ils paniquaient et essayaient de connaître d’où sortait ce journal. Ca ne s’était jamais produit dans la prison. Il y avait dans la prison une imprimerie dans laquelle on imprimait des documents pour le gouverneur et le système carcéral de l’Etat. Ils ont mis les types qui y travaillaient à l’isolement parce qu’ils pensaient que c’était eux qui avait fait le coup. Mais aucun ne savaient rien, ils n’avaient rien à voir avec ça.

Ils ont donc établi un couvre-feu pour toute la prison. Mais nous, on nous laisse aller prendre nos cours parce qu’ils estiment que la fac nous rend passifs. Ils cherchaient qui avait imprimé le journal mais quand ils sont arrivés à la porte de ma cellule, ils m’ont dit : « tu peux aller en cours ». J’ai dit OK ! Les gardiens de la prison a fait une annonce parce qu’ils ne savaient pas d’où venait le journal. Dans le journal, il est clairement dit « Si on n’a pas plus de sous, plus de sous pour tout ce travail, on se met en grève ! ». Et donc ils annoncent qu’ils allaient désormais partager les profits générés par ce travail avec tous les prisonniers, à hauteur de 3$ par jour et par prisonnier. On est parti de 25 cents à 3 dollars. Jusqu’à ce jour, les types qui sont encore en prison n’ont aucune idée de qui a fait ça…Mais pour nous, cette augmentation c’était un signe que mouvement avançait.

On a fait des trucs comme ça en prison. J’en tire des leçons essentielles parce que j’étais tellement jeune quand je suis entré en prison, il y avait une telle pression sur mes épaules pour être un leader. Mon fils est né deux semaines après ma condamnation…Des gens de ma famille meurent… J’ai écrit un poème là-dessus, c’est comme s’accrocher mais le sol n’arrête pas de se dérober sous vos pieds et on chute sans rien pouvoir y faire. Et on n’en est pas pleinement conscient pendant la chute. Une année a passé : l’enfant grandit, votre grand-mère meurt, les membres les plus âgés de la famille meurent, on a besoin d’argent pour les enfants et on ne peut rien y faire depuis la prison, on continue de chuter.

Quelle était la situation raciale en prison à l’époque ?

La prison était ségréguée quand j’y suis entré. C’était visible aux lignes dans le couloir. Il y avait quatre files à la cantine. Deux files pour les Blancs, deux files pour les Noirs. 20 ans plus tard, il y avait trois files pour les Noirs, une pour les blancs et une où les deux se mélangent. On était solidaires de certains détenus blancs mais certains ont commencé à se revendiquer d’Adolf Hitler : les skinheads de la Fraternité Aryenne. Plus tard, on a commencé à avoir des organisations mexicaines, musulmanes, des motards : tout ça à unifier pour la grève. Certains d’entre nous ont vraiment eu à se démener pour mettre en place une coalition. La Fraternité Aryenne, les Nazis ont commencé à dire qu’ils ne se mettraient pas en grève avec une bande de « nègres communistes ». On leur a dit : « si vous allez bosser, on vous éclate la tête avec un tuyau en fer ». Et ils ne sont pas allé bosser. Dans le Michigan, ils n’avaient pas suffisamment de pouvoir pour nous menacer. Dans d’autres Etats où les blancs sont un pourcentage plus grand de la population, comme en Arizona, ils ont le pouvoir d’arrêter toute vélléité d’unité inter-raciale.

Tu as découvert l’Islam en prison ?

J’avais été en contact avec l’Islam à Chicago parce que la Nation of Islam y avait son siège. J’avais entendu parlé de Malcolm X et j’avais lu son autobiographie. Mais, tu sais, j’avais lu Marx et Lénine et en gros, j’étais un athée. Mais en prison, après trois ans, j’ai vraiment connu le stress… Mes parents souffraient de mon incarcération, je n’étais pas là pour ma femme, la mère de mon enfant…Il y avait tout ces autres prisonniers… J’avais seulement 24 ans à l’époque..et tous ils veulent que je sois le leader. Je me rappelle avoir joué aux échecs avec ce mec que je venais de rencontrer. On faisait une partie et mes mains ont commencé à trembler…Et mon jeu…Quand on joue aux échecs, on peut comprendre le jeu de l’adversaire..Il est parfois fort, et il devient faible…Et il a commencé à tenter des coups qu’il n’aurait pas habituellement tenté…Il m’a donné un livre sur le yoga et m’a dit : « C’est ça qui m’a aidé ». J’ai commencé le yoga, la méditation, la respiration. Je me souviens avoir lu dans le livre une citation de la Bible qui disait « Il y a en vous quelque chose de plus fort que tout ce qui existe dans le monde ». Le yoga permettait d’accéder à ce « quelque chose ».

« Karl Marx avait loupé un aspect de la réalité : la dimension spirituelle. »

A l’époque, la nourriture en prison était vraiment mauvaise. On se battait avec l’administration, on faisait des pétitions, il y avait des poursuites à ce sujet. L’eau était impure. […] J’ai commencé le yoga. Après le yoga, je me suis mis à la méditation, et puis j’ai commencé à m’intéresser aux philosophies orientales : le zen, le bouddhisme, le confucianisme, le soufisme dans l’islam, de même que les aspects spirituels des différents savoirs dans le monde, y compris le christianisme et le judaïsme. J’ai ainsi entamé une sorte d’éveil spirituel et j’ai compris que je menais une bataille spirituelle. La raison pour laquelle j’ai renforcé cette dimension spirituelle de moi-même, c’est qu’ainsi, mon corps et mon esprit étaient davantage en mesure de gérer le stress de la prison. Autrement, je me serais détruit. Au fil de cet éveil spirituel, je me disais que Karl Marx avait loupé un aspect de la réalité : la dimension spirituelle. Je voulais travailler avec d’autres personnes qui avaient accepté la réalité spirituelle mais je voulais aussi continuer à être un activiste. Les seuls qui, en prison, étaient à la fois dans la spiritualité mais également militants, étaient les militants de la cause de la Nation of Islam. A cette époque, Elijah Muhammad meurt et certains deviennent sunnites, musulmans orthodoxes, et renoncent à l’enseignement radical de la Nation selon lequel l’homme blanc serait le diable, etc.

Quelle est la place de cet Islam très particulier dans le mouvement noir radical aux Etats-Unis ?

L’islam en Amérique est différent de celui d’autres pays en raison de l’histoire des Noirs. On estime qu’environ un tiers des personnes amenées d’Afrique en Amérique étaient musulmans. Jusqu’à un tiers ! Pendant l’esclavage, la loi interdisait aux Noirs de pratiquer une religion hors de la chrétienneté. En Caroline du Sud par exemple, une femme qui pratiquait l’islam vers 1700, a été condamnée à mort. Un homme pratiquant l’islam pouvait être castré. Ils ont été forcé d’accepter l’image d’un Dieu qui ressemblait exactement aux maîtres des esclaves. Cela devait contribuer à ce qu’ils croient en la supériorité des Blancs sur les Noirs. Au tournant du XXe siècle, 50 ans après l’abolition de l’esclavage, ils sont quelques-uns à se tourner vers des religions autres que le christianisme. Mais à l’époque, comme aujourd’hui, devenir musulman signifie ne pas accepter que son Dieu soit un homme blanc, c’est un acte politique qui revient à ne pas accepter la supériorité blanche. C’est accepter que son peuple, le peuple noir, le peuple africain soit l’égal de tous les autres peuples sur Terre. Cela ne semble pas si radical au 21e siècle, mais en 1920 ou en 1930, il s’agissait d’une transformation profonde des consciences.

Est-ce que pendant ces 21 années en prison tu as observé une évolution du système carcéral, en particulier en ce qui concerne les possibilités d’action, de mobilisation comme celles que vous avez menées dans les années 1970 ?

Le système carcéral a connu des changements énormes ces 20 dernières années. Tout d’abord dans la composition raciale des prisonniers. Quand je suis entré en prison, un peu moins de la moitié des prisonniers étaient noirs. Peut-être un quart d’entre-eux. Ils sont maintenant 70 à 80%. Là je parle des prisons que je connais, celle du système carcéral de l’université du Michigan. L’état d’esprit n’est pas le même non plus. Quand je suis arrivé en prison, les jeunes hommes noirs s’intéressaient à la politique et se baladaient dans la prison avec Fanon, Lénine, Marx ou Mao dans la poche arrière de leur pantalon…Le leader de notre mouvement en prison était excellent, c’était un homme noir, George Jackson : tous les prisonniers voulaient lire son livre, Les frères de Soledad.

Mais en 1972, John Edgar Hoover, le directeur du FBI a déclaré publiquement que les prisons américaines étaient en train de devenir des écoles de la révolution et qu’il fallait que ça cesse. La première chose qu’ils ont faite dans ma première prison fut de censurer les livres et de ne plus autoriser les ouvrages radicaux, révolutionnaires ou noirs. A la même période, ils ont levé l’interdiction de la pornographie et pour la première fois, des magazines comme Hustler, Penthouse, Play Boy ont envahi les prisons. Vous pouvez imaginer qu’avec ces milliers de jeunes hommes de 18, 19, 20, 21 ans, dans la vingtaine, la trentaine, qui n’ont pas de relations sexuelles…Ils ont inondé la prison de pornographie. On pouvait acheter dans la boutique de la prison la pornographie la plus crue et la plus vulgaire du monde. Ca devient tout de suite plus difficile de leur faire lire des livres quand ce qu’ils veulent vraiment c’est avoir Hustler ou Penthouse entre les mains.

Ils ont ensuite autorisé chaque prisonnier à avoir la télévision dans sa cellule. Ensuite, ils leur ont permis de porter les vêtements qu’ils avaient à l’extérieur plutôt que leurs uniformes de prison. Quand tout le monde portait la même chose, ça permettait une forme d’égalité. Mais en permettant que les prisonniers portent les mêmes vêtements que dans la rue ou qu’on leur en envoie de l’extérieur, cela a entrainé une concurrence de statuts à l’intérieur de la prison. J’ai vu des types porter des pyjamas de soie et des vestes chics…

« Le 13e amendement de la Constitution des Etats-Unis proclame que l’esclavage est aboli partout, sauf en prison. »

Enfin – et je crois qu’il s’agit là de l’une des clés pour comprendre ce changement d’état d’esprit dans la prison, on a autorisé les drogues, la marijuana, la cocaïne, l’héroïne à inonder les prisons. Même si ceux d’entre nous qui étaient révolutionnaires ont maintenu une discipline, le régime carcéral est parvenu à éloigner les gens de nous. […] Comme je l’ai dit, on s’est battu et on a obtenu de meilleures salaires, de la meilleure nourriture, un meilleur accès aux soins et aux études en prison. On a gagné ces réformes. Ces réformes de même que les drogues, la pornographie et la télévision et tout ont pacifié la population.

Ca a duré environ 10 ans et ensuite, les prisons sont revenues en arrière : les prisonniers ont dû renvoyer leurs vêtements et remettre des uniformes. Ils ont restreint qui avait accès à la télévision. Ils ont interdit la pornographie. Mais ils avaient dépolitisé les prisonniers. Du coup, maintenant ça ne change plus rien. Par conséquent, on ne connait plus que des révolutionnaires isolés : Mumia Abu Jamal, Stanley Tookie Williams, Ruchell Magee. On ne pense plus aux groupes révolutionnaires en prison comme à Attica où il y a eu une énorme révolte en 1971, ou dans le Michigan où nous avons mené une grande révolte en 1977 puis en 1980.

Penses-tu qu’il soit possible, aujourd’hui, d’envisager un autre Attica étant donné l’état du système carcéral et le niveau de politisation des prisonniers ?

L’idéologie de la résistance en prison a changé. Cela nous ramène à la religion. Ceux qui résistent le plus, les prisonniers qui n’acceptent pas une sorte de contrôle mental sont les musulmans. Dans certaines prisons, jusqu’à 40% des hommes noirs sont convertis à l’islam. Dans le Michigan, un nouvel islam voit en Nat Turner, le dernier prophète d’Allah. Nat Turner a, en 1831, mené la révolte d’esclave la plus sanglante de l’histoire des Etats-Unis. Les esclaves ont tué 60 blancs, 60 propriétaires ont été tués par des esclaves emmenés par Nat Turner. Et maintenant ces gens disent que Nat Turner est le dernier prophète de Dieu. C’est en lien direct avec le 13e amendement de la Constitution des Etats-Unis qui proclame que l’esclavage est aboli partout sauf en prison. Beaucoup ne le savent pas mais l’esclavage a été aboli partout sauf dans les prisons, ainsi, devant la loi, un prisonnier est un esclave aux Etats-Unis.

Je ne comprends pas. Tu dis qu’un nouveau mouvement de Noirs musulmans reconnaît Nat Turner en tant que prophète ?!

C’est une organisation. L’une des particularités de l’islam en Amérique c’est que bien souvent il a été « noirisé ». On l’a « désarabisé » et transformé afin qu’il réflète davantage notre culture et notre histoire. C’est pour cela que Malcolm X et d’autres à l’intérieur de la Nation of Islam avaient une doctrine totalement différente de l’orthodoxie musulmane, même lorsque des Noirs devenaient des musulmans orthodoxes et pratiquaient la Sunna. Ils ne la pratiquent pas autant que dans le Moyen-Orient. L’expérience noire l’a considérablement modifiée. Très souvent, ces nouvelles configurations de l’islam se sont développées à partir du contexte social dans lequel vivent les gens. Dans le contexte de la prison d’aujourd’hui, ces hommes qui sont légalement des esclaves, ont décidé que Mohammed ne pouvait être le dernier prophète. C’était nécessairement un homme noir qui avait mené une révolte d’esclaves qui était le dernier prophète d’Allah.

« L’une des particularités de l’islam en Amérique c’est que bien souvent il a été « noirisé », « désarabisé ». »

J’écris en ce moment mon autobiographie dans laquelle je consacre un chapitre à ce groupe que je considère très important pour l’histoire de la population noire et dont personne ne connait rien dans le monde. Ca a commencé dans une prison de Jackson en 1977. C’est l’un de mes amis qui en est l’initiateur. En l’espace de 10 ans, il y avait 50 antennes dans 50 prisons différentes dans le Michigan et des centaines de membres. Le groupe s’appelle Melanic Islamic Palace of the Rising Sun. Ils utilisent le mot « mélanique » qui vient du mot « mélanine » : c’est ce qui à l’intérieur de notre peau la rend foncée. Leur fondateur et chef, Fardee Mulazim, a été sauvagement poignardé il y a quelques années, mais il a survécu. Mais ils sont aujourd’hui bannis dans le système carcéral du Michigan et si on découvre qu’un prisonnier en est membre, il est immédiatement placé à l’isolement, ce que nous appelons le « trou ». Leur prophète ayant mené une révolte d’esclaves secrète, ils s’y préparaient. Ils se préparaient à une lutte secrète, clandestine, ils ont donc continué à exister de façon clandestine dans les prisons du Michigan.

Qu’en est-il du lien idéologique entre les groupes marxistes et les groupes noirs musulmans ?

Sur le plan idéologique, le lien est toujours fondé sur un programme concret pour lequel nous luttons en commun. Si nous avons un objectif, un objectif commun, comme la fin de la guerre en Irak, nous marchons ensemble contre la guerre en Irak. Nous travaillons ensemble si nous avons des objectifs communs. Que l’on soit musulman, chrétien, juif ou autre chose encore. Je me suis rendu à plusieurs manifestations avec des gens de toutes religions mais l’enjeu c’était que nous étions tous contre la guerre en Irak. Souvent, quand on privilégie l’idéologie, l’unité passe au second plan. Souvent, nous devons nous rassembler autour des objectifs.

L’idéologie semble au centre de l’expérience des Panthers. Comment analyser le lien entre idéologie et action pratique ?

Pour moi, elles sont liées de manière inextricable. Lorsque je parle de l’idéologie comme d’une chose allant à l’encontre de l’unité, j’ai en tête un exemple : j’étais à une réunion d’un groupe radical noir avec lequel nous voulions travailler mais là nous avons commencé à nous disputer sur la question des droits des homosexuels, les droits des femmes et au final il était impossible de lutter ensemble contre la guerre parce que nos idéologies s’affrontaient sur tous ces sujets. Mais je pense qu’il faut que mettre les choses en pratique et l’un des problèmes aujourd’hui c’est que les jeunes n’étudient pas, ils veulent être des agents du changement social mais ils n’étudient pas les méthodes, l’idéologie, les idées autour du changement social. Ce que je pense des jeunes aujourd’hui… Souvent, je dis : « Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ». Ce n’est pas parce que Mao et Lénine ont fait des sociétés qu’ils n’aimaient pas qu’ils doivent ne pas avoir conscience que tout l’enjeu de la lutte est le pouvoir. Pour le comprendre il faut lire les idées de personnes qui ont le pouvoir comme Marx, Lénine, Mao, Kwame Nkruma, Sekou Touré or n’importe qui d’autre mais il s’agit là d’idéologies du pouvoir.

Comment as-tu vécu la liberté après 21 années en prison ? Quelle était ta vision du monde extérieur ?

Le premier jour de liberté a été une expérience profondément mystique. J’avais en tête, de manière lancinante, cette philosophie des Amérindiens qui dit que le temps ne change pas, seuls les gens changent. L’herbe pousse, les arbres poussent et meurent, mais le temps lui ne change jamais. J’avais ce sentiment imposant alors que je quittais la prison à la date anniversaire de mon incarcération. Mais les voitures sont plus petites, mon père a vieilli, ma mère a les cheveux gris, j’ai vieilli, mes enfants, mon fils aîné est adulte. Toutes ces choses ont changé mais le moment, lui n’a pas changé. Je l’ai ressenti très fort ce jour-là, et plus jamais depuis.

Par exemple, lorsque j’étais en prison, j’ai raté l’invention des distributeurs de billets. Je marchais dans la rue et j’ai vu des gens aller vers ces machines, insérer une carte et retirer de l’argent et j’ai dit : « Mais c’est quoi ces trucs ? Comment font-ils pour retirer de l’argent des murs ? » J’étais limité. Bien sûr, je devais trouver un emploi. J’ai d’abord travaillé pour une organisation qui s’appelle le Conseil Multiconfessionnel pour la Paix et la Justice. L’association avait été créé à Ann Arbor dans le Michigan par des croyants pendant la guerre du Vietnam pour lutter contre le racisme et la guerre et ils ont continué après la fin de la guerre. J’ai vraiment eu de la chance qu’ils m’embauchent et que mon premier emploi me permette de travailler avec des gens qui se battent comme j’avais pu le faire pour changer le monde.

L’association était devenue une coalitation de près de 50 groupes religieux à Ann Arbor, dans le Michigan et regroupait des Juifs, des Bouddhistes, des Hindus, des Baha’is, des Musulmans, des Chrétiens. Toutes ces congrégations religieuses donnaient de l’argent à cette association qui se battait pour les droits des sans-abris et pour nourrir ceux qui ont faim, demander la fin de la guerre, lever des fonds…Je me rappelle que nous avions un jour levé beaucoup d’argent pour amener des vêtements, de la nourriture et des médicaments à Cuba, en violation de l’embargo. J’ai eu le sentiment d’avoir beaucoup de chances de travailler dans une organisation pareille, avec des amis, à ma sortie de prison. Après tant d’années en prison, j’étais bien sûr désorienté. J’étais entré à 19 ans et là j’en avais 41. J’ai donc commencé à réorienter ma conscience du monde dans un contexte où des gens se battaient pour rendre le monde meilleur.

J’ai eu de la chance que des milliers de personnes se soient battues pour me sortir de prison et certains d’entre eux à l’université m’ont également aidé à me réadapter. Il y a aussi la communauté musulmane de Ann Arbor et de Détroit dans le Michigan qui m’a aidé en me fournissant des vêtements, en m’apprenant à conduire une voiture, ce que je ne savais pas faire, et toutes choses que tout le monde sait faire et que j’ignorais. Ils m’ont expliqué comment obtenir une carte de retrait, comment utiliser les distributeurs de billets et toutes les nouvelles technologies que je ne connaissais pas.

Je me suis également remis en contact avec des révolutionnaires de par le monde : mon grand ami et frère Stokely Carmichael qui avait changé son nom en Kwame Turé. J’ai repris contact avec lui et son organisation.

Quand j’ai commencé à préparer mon doctorat à l’université du Michigan, j’ai pu reprendre contact avec d’autres révolutionnaires qui étaient restés en lutte durant mes 21 années d’emprisonnement. (…) J’ai commencé à préparer un doctorat parce que j’avais commencé un deuxième cycle universitaire en prison et que j’avais été admis dans le programme doctoral de l’université du Michigan. Pendant plusieurs années, ça a été au centre de ma vie.

Quel était ton sujet de thèse ?

Ma question de départ était simple : pourquoi l’Afrique qui est le continent le plus riche du monde a-t-il la population la plus pauvre au monde ? J’ai répondu à cette question dans la thèse. J’ai travaillé sur la vie de Kwame Nkruma, un grand homme politique africain qui a fait de son mieux pour que cela ne soit plus le cas aujourd’hui. J’ai publié un ouvrage chez Palgrave Macmillan – on peut le trouver en ligne – et qui s’appelle The Regime Change of Kwame Nkruma. Dans ce livre, j’insiste sur le fait que Nkruma avait pour rêve que dans toute l’Afrique, les richesses aillent aux peuples d’Afrique plutôt qu’aux anciennes puissances coloniales comme c’est le cas aujourd’hui. Il faudra que l’Afrique s’unisse. Dans l’ouvrage, on trouve les derniers documents déclassifiés de la CIA que l’on trouve sur leur site internet. C’est la CIA qui empêche l’Afrique de s’unir.

Comme je le montre dans l’ouvrage, c’est l’assassinat de Lumumba au Congo qui constitue pour la CIA une clé pour empêcher l’unification. Les documents de la CIA montrent spécifiquement et de façon explicite que la mort de Lumumba met fin au rêve d’unification de l’Afrique. Une autre clé est le renversement de Kwame Nkruma, qu’ils ont commandé à ce général pour 13 millions de dollars. Mais Nkruma a laissé une trace formidable avec ses ouvrages. J’invite tout le monde à lire L’Afrique doit s’unir [1963] et son autre livre Le néo-colonialisme : Dernier stade de l’impérialisme [1965].

Tu parlais du lien entre l’Afrique et les populations noires des Amériques avec les Panthers. D’après toi aujourd’hui, aux Etats-Unis, qu’en pensent les jeunes Noirs américains ? Comment envisagent-ils cette relation ?

C’est une question importante car le mouvement du Black Power des années 1960 était dans une large mesure un mouvement culturel qui avait pour objectif de retourner le stigmate négatif généralement attaché à l’Afrique dans la conscience des Noirs des Etats-Unis. Un jour, Malcolm X a dit qu’on ne pouvait aimer les branches d’un arbres si on n’aimait pas ses racines et nous, nous détestions nos racines d’esclaves aux Etats-Unis. La racine était l’Afrique. Le mouvement Black power s’est accompagné d’un processus de ré-identification avec l’Afrique à travers l’habillement, les livres, la musique, la coiffure et cela a même touché l’Amérique blanche. L’une des plus célèbres illustration du phénomène est la chanson de James Brown : Say it loud ! I’m Black and I’m proud !

Quel était le lien entre le nationalisme culturel et les Black Panthers ?

Quand je parle de révolution culturelle, je parle de culture dans un sens différent que ce nous appelons nationalisme culturel. Dans notre mouvement, nous nous inspirons d’un chapitre important du livre de Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, intitulé « Culture Nationale ». Frantz Fanon y évoque le fait que la culture des temps passés qui ne contribue pas aux luttes présentes constitue en fait un recul. La culture doit jouer un rôle dans l’avènement de changements révolutionnaires dans la société. Dans le mouvement nationaliste culturel aux Etats-Unis, on croit que la culture en tant que telle, la culture africaine, peut changer le monde, le monde noir, sans être articulée à des enjeux de justice sociale ou indépendamment de l’arène politique.

Je pose à nouveau la question : que pense la jeunesse noire américaine de l’Afrique aujourd’hui ?

Aujourd’hui, on tient pour acquis des choses qui dans les années 1960 étaient révolutionnaires. Et les Noirs Américains reconnaissent communément que nous sommes Africains, mais jamais les médias américains ne le présentent de façon positive. Il ne faut jamais dire jamais parce que parfois les choses changent. Mais je peux dire sans craindre de me tromper que si l’on allume une télévision aux Etats-Unis et qu’on parle de l’Afrique, le sujet portera sur la guerre, le sida, les maladies et la famine. Par conséquent, la lutte continue car ceux qui cherchaient à nous inculquer une représentation négative de l’Afrique, qui ont tenté de nous détruire dans le passé ont des descendants qui font aujourd’hui la même chose. Aujourd’hui, l’une des arènes dans lesquelles on échange sur l’Afrique c’est le hip-hop culturel : « Qu’est-ce-que l’Afrique ? Qu’est-ce qu’être Noir ? Devons-nous être fiers d’être ce que nous sommes ? » Et là je pense aux rappeurs qui ont un message positif comme KRS One, Chuck D, The Coup, Dead Prez. Et puis, de l’autre côté on a les rappeurs les plus ignorants et insignifiants comme 50 Cent.

« Ce que le Black Panther Party a fait pour la jeunesse américaine équivaut à ce que le hip-hop progressiste fait également. »

On retrouve dans l’arène culturelle cette lutte pour la prise de conscience. On voit où le pouvoir de l’Etat et du monde des affaires qui promeuvent les images les plus viles possibles du hip-hop, faisant d’un type comme Snoop Dog l’archétype de l’homme noir aux Etats-Unis. Alors même qu’il y a quantité de rappeurs bien plus talentueux, réfléchis qui n’obtiennent pas de contrats et dont on ignore les oeuvres à la radio, qui ne passent jamais à la télévision, on est envahis, à la télé comme à la radio d’ignorants tels que Snoop Dog ou 50 Cent.

Ta vision du rôle du hip-hop dans le mouvement noir aux Etats-Unis est intéressante. Avec la dépolitisation de la société en général, les artistes hip hop conscients sont-ils aujourd’hui les seuls à tenir un discours public d’émancipation, un discours révolutionnaire ?

Ce que tu dis est très perspicace. C’est également ce que ceux de ma génération voient. C’est pour cela que nous apprécions particulièrement quand de jeunes artistes hip hop avec une conscience progressiste s’adressent à nous…Ce sont bien souvent les seuls jeunes à venir vers nous, à nous demander des conseils sur la politique, à nous demander des, comme vous le faites aujourd’hui, et j’en suis particulièrement honoré. Vous représentez la jeunesse progressiste de France. Ce sont des jeunes comme vous qui s’adressent à nous aujourd’hui, qui posent des questions sur le mouvement dans le passé parce qu’ils ressentent le besoin d’un mouvement aujourd’hui. C’est eux qui, dans le futur, inverseront la tendance dans plusieurs villes et remettront l’Amérique noire dans la bonne direction.

N’y a-t-il pas un risque de « mythification », que l’héritage des Black Panthers ne soit plus qu’une sorte de folklore à l’usage de quelques activistes ou artistes hip hop ?

Le risque de mythifier le passé existe. Mais je pense que cela n’arrive que si l’on n’a aucune perspective critique. Ceux qui étudient le Black Panther Party doivent non seulement connaitre ce que nous avons fait de bien mais également nos erreurs et ce que nous avons fait de mal. Ce que le Black Panther Party a fait pour la jeunesse américaine équivaut à ce que le hip-hop progressiste fait également. Il enseigne à la jeunesse noire l’existence même d’un Black Panther Party dans le passé. Parce qu’ils peuvent tout à fait mener toute leur scolarité jusqu’au lycée, voire l’université, sans qu’aucun de leurs professeurs ne leur en parle jamais. Le danger de la mythification c’est qu’on n’aille jamais plus loin que ce que le rappeur dit sur son album et qu’on ne pousse pas plus avant la connaissance du parti.

A mon avis, le meilleur livre que j’ai pu lire sur le parti est celui de Mumia Abu-Jamal intitulé We Want Freedom ! Cet ouvrage est très populaire et il écrit dans une langue que tout le monde peut comprendre. Ensuite, je pense à l’ouvrage dirigé par Charles Jones intitulé The Black Panther Party Reconsidered. […] Et bon j’ajoute que le troisième meilleur livre sur le sujet sera le mien… [rires]

Il y a une version des choses qui est de dire que le développement de la middle class noire et d’une certaine bourgeoisie noire, ça a aussi dégoupillé la révolte des noirs en leur faisant croire qu’ils pouvaient participer au rêve américain aussi. Qu’en penses-tu ?

Il y a toujours eu une lutte des classes au sein de la population noire. Cependant, ce sont toujours des membres de la classe moyenne noire qui ont été en position de leadership. Martin Luther King était un leader connu en Georgie. W.E.B Dubois fut le premier noir à obtenir un doctorat de Harvard. Mais ils n’ont pas utilisé leur position de classe soutenir un gouvernement qui pratiquait l’oppression de classe. Au contraire, ils se sont identifiés aux masses noires et se sont battus pour elles.

C’est important de ne pas être si négatifs et de reconnaître que le pays a changé dans une certaine mesure, en permettant à une partie de la population noire de lutter et d’atteindre le rêve américain. Mais de quelle rêve s’agit-il ? Le rêve peut aussi bien être personnel que politique. Lorsque j’étais en prison, mon rêve à mois c’était de sortir de prison, d’avoir une belle femme et des enfants, un emploi, une maison et une voiture. Au niveau personnel, ces choses je les ai maintenant. Ce rêve là s’est réalisé. Mais politiquement, il y a tant d’autres Afro-Américains et de Latinos qui ne peuvent réaliser mon rêve à moi. C’est l’un de nos combats. […] Dans les écoles, les femmes noires ont un slogan : « Soulever en même temps que l’on grimpe ». Pendant mon ascension personnelle, j’ai continué à aider les gens autour de moi. C’est ça la lutte.

Nous arrivons à la fin de cet entretien. J’aimerais te poser une question difficile : quels sont selon toi les succès et les échecs des Panthers ?

Je pense que l’un des plus grands accomplissements du Black Panther Party pour des jeunes comme moi à l’époque a été de nous donner une perspective sur le monde. Il nous a fourni une manière d’appréhender le monde en introduisant dans le ghetto noir des idéologies que nous n’aurions pas pu imaginer. Quand j’ai découvert Marx, Lénine, Fanon, Mao, je découvrais des idées totalement inconnues. Nous n’avions aucune connaissance du monde. Le Black Panther Party a offert le monde à toute une génération de Noirs Américains ! Le monde au-delà de notre petit ghetto noir.

Le concept d’auto-défense est un autre apport du parti. Face à la violence de l’oppresseur, nous étions en droit de nous défendre.

Parmi les autres enjeux importants, il y a le rôle des femmes dans le mouvement. Devaient-elles être cantonnées à des rôles subordonnés comme dans l’église noire ? Ou alors pouvaient-elles être des égales dans la lutte ? Le Black Panther Party est l’une des premières organisations à avoir eu des femmes en position de leaders et à égalité avec des hommes.

En 1971, Huey P. Newton est également le premier Noir a avoir écrit un manifeste déclarant que les homosexuels devraient être traités de façon égalitaire comme tous les êtres humains sur Terre.

Mais je vous fais là un résumé des bons côtés, en rappelant qu’il nous a ouvert des perspectives pour voir le monde et tenter de le changer. Je me souviens…L’une des phrases les plus marquantes de Karl Marx dont je me souviens : « Le rôle du philosophe n’est pas d’interpréter le monde. Le rôle du philosophe est de le changer ». Il s’agit là d’un premier critère pour juger la philosophie : sur quoi pouvons-nous nous appuyer pour changer le monde, en retirer le mal et le rendre meilleur ? Cela nous met en position de juger la philosophie et de l’utiliser de façon à inventer un système pour tester ce qui marche et ce qui ne marche pas ? Ainsi, on réfléchit de façon pratique sans se noyer dans des notions idéalistes et utopiques.

« L’une de mes premières erreurs fut de sous-estimer le gouvernement des Etats-unis. »

Dans les aspects négatifs, je dois dire, qu’à mon niveau, l’une de mes premières erreurs fut de sous-estimer le gouvernement des Etats-unis. J’ai des documents de la police rendus publics à Détroit. Ils ont révélé que la police de Détroit avaient un organigramme en forme d’arbre avec des photos des Black Panthers. J’étais noté numéro 3 sur l’arbre. Ils avaient décidé que ceux au sommet devaient être tués ou détruits en prison. Je ne pensais pas à l’époque être si important que le FBI et la police de Détroit utiliseraient des moyens importants pour détruire ma vie ! Ni que le parti dans son entier était une menace. C’est exactement ce que John Edgar Hoover, le directeur du FBI, voulait dire quand il a parlé du parti comme de la menace intérieure numéro 1 des Etats-Unis. Le gouvernement nous considérait comme plus important que nous nous voyions et par conséquent, nous n’avons pas étudié la manière dont nous pouvions lutter pour contrer sa volonté de nous détruire. Quand j’y repense, ça a dû être drôle pour eux. Cela a été si facile de nous monter les uns contre les autres, d’utiliser des agents provocateurs, des informateurs et ainsi détruire l’organisation.

Je pense l’avoir déjà dit mais je crois que de nombreuses prises de conscience ont été le fait d’organisations comme le Black Panther Party. Ce n’était pas les seuls mais c’était les plus visibles. Une autre organisation a été montée à Détroit : la République de la Nouvelle Afrique. Il y avait également le Mouvement d’Action Révolutionnaire. Il y avait la Malcolm X Black Hands Society. Toutes ces organisations progressistes et révolutionnaires ont, avec le mouvement pour les droits civiques, apporté du changement social aux Etats-Unis. Mais l’un des héritages les plus vivants du mouvement, des organisations autour du Black Power, a été le changement de mentalité, la fierté noire, la volonté de se battre contre l’oppression qui ne vient pas de nulle part. Lorsque la police tue quelqu’un à New York, les Noirs pensent immédiatement : « Wow ! Il faut faire quelque chose ! Cette mort est injustifiée ! Il faut manifester ! Il faut protester ! Nous devons demander aux politiques de trainer la police en justice ! » Il ne s’agit pas là de réflexes spontanés. C’est venu avec le mouvement. Dans l’idéologie du Black Panther Party, le peuple a le droit démocratique de contrôler et de passer en revue les actions des officiers de police dans leurs quartiers. Si vous n’avez pas de droits démocratiques, vous ne vivez pas dans une démocratie. Vous vivez dans un Etat policier proche de la dictature.

A New York, un homme noir a été récemment tué de 30 balles. Depuis l’affaire Rodney King, on a le sentiment en France qu’il n’existe plus de mouvement de masse contre les brutalités policières aux États-Unis (question posée avant le lancement du mouvement Black Lives Matter – voir notre entretien avec Kathleen Cleaver).

Il me semble tout d’abord que nous devrions aller au-delà de la notion de « mouvement de masse » car en réalité, le mouvement était moins grand qu’il ne semblait. C’est toujours une poignée de militants qui faisait tout le travail. C’était le cas dans le mouvement pour les droits civiques, comme dans le cas du mouvement Black Power. Mais vois ce qui se passe aux Etats-Unis comme dans le cas d’Amadou Diallo, un immigrant de Guinée à New York. Il cherchait son porte-monnaie et la police lui a tiré dessus 42 fois je crois…Il était mort, à terre et ils lui ont tiré sur l’arrière du pied. Il était à terre et ils l’ont abattu. Les officiers de police ont été poursuivis. Cela ne serait jamais arrivé si un groupe d’activistes ne s’était pas mobilisé non seulement à New York mais dans tout le pays, en exigeant qu’ils soient poursuivis pour le meurtre de cet homme. Une fois encore, des milliers de personnes sont allées dans la rue grâce à une poignée d’activistes et il y aura un procès de ces policiers.

A Détroit, un homme, Malice Green, a été battu à mort par des policiers avec leurs lampes torche car il refusait d’ouvrir la main pour leur donner ce qu’ils disaient être de la drogue. Green était Noir et les policiers qui l’ont battu à mort étaient blancs. Ils ont été poursuivis. Ils ont tous deux été accusés de meurtre au second-degré. Le premier a pris 15 ans de prison, et le second en a pris pour 12 ans.

A New York, les policiers n’ont pas été déclarés coupables de la mort d’Amadou Diallo. En Californie, les policiers qui avait brutalisé Rodney King n’ont pas été déclarés coupables. Même quand ils ne sont pas déclarés coupables, les tribunaux envoient un message : le peuple peut obtenir une forme de réparation lorsqu’il y a de la répression policière. Cela peut contribuer à modifier le comportement des policiers. Mais d’un autre côté, lorsque les deux policiers qui ont tué Malice Green ont été en prison, les médias ont été compatissants et ont diffusé des images de leurs mères et de leurs femmes en pleurs. Ils n’ont jamais montré les larmes de la famille Green après qu’il a été battu à mort. […]

Concluons sur une note positive. J’aimerais dire à quel point je suis reconnaissant que les jeunes gens de Saint-Denis m’invitent à participer à leur mouvement. Souvent, on se lance avec un petit groupe, comme les Black Panthers et on ne se rend pas compte tout de suite de l’impact que l’on peut avoir. L’essentiel est de continuer à se battre pour la vérité, la paix et la justice. Tant que l’on se bat, on gagne. Il est important de comprendre que la victoire est dans la lutte. Ce n’est pas dans la conclusion. La victoire est dans la lutte. Merci beaucoup.

Débat lors du 1er Forum social des quartiers populaires, juin 2007. Devant, de gauche à droite : Aude, Ahmad Rahman, Sakina Bakha (DiverCité, Lyon), Cilius Victor (Newham, Londres) et Naïma Bouteldja (journaliste).