Vénissieux : ségrégation sociale, ethnique et... politique

Le 30 mars 2015, les citoyens de Vénissieux (Rhône) étaient appelés, pour la quatrième fois en un an, à se rendre dans un des 28 bureaux de vote de la commune pour élire leur conseil municipal. Le scrutin de 2014 avait été invalidé en raison d’une fraude avérée des leaders d’extrême-droite, qui avaient ajouté à leur liste des noms de candidats sans que ceux-ci aient donné explicitement leur accord... C’est finalement la maire sortante, Michèle Picard (Parti communiste), qui emporte l’élection et parvient à préserver ce bastion communiste dans une agglomération lyonnaise où la « banlieue rouge » est en voie d’extinction.

Mais la victoire des communistes de Vénissieux, alliés à d’autres organisations de gauche, dissimule mal l’érosion croissante de sa base électorale. Alors qu’André Gérin, précédesseur et mentor de Picard, obtenait 8 584 voix lors des élections municipales de 1995, Picard en gagne seulement 4 989 vingt ans plus tard, soit une chute vertigineuse de plus de 40 %. Que s’est-il donc passé pour qu’un parti censé représenter la « classe ouvrière » soit de moins en moins soutenu électoralement par la population de Vénissieux ? Qu’est-ce que révèle ces résultats électoraux des transformations sociales et politiques de Vénissieux ? Quel est le comportement politique des habitants des Minguettes, berceau de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 ?

Série d’articles pour comprendre la réalité complexe du laboratoire vénissian.

1. Qui s’inscrit sur les listes électorales à Vénissieux ?

La préfecture, les candidats et les médias résument systématiquement une élection à un score en pourcentage : au second tour des élections municipales de 2015, Picard a réalisé un score de 42,85 %, Girard (UMP) 32,24 %, Monchau (FN) 12,63 % et Ben Khelifa (PS) 12,28 %. Ces chiffres suffisent pour dire que la candidate communiste a « remporté la ville » et donné l’illusion que la victoire électorale est synonyme de victoire politique.

Pourtant, il n’est pas exagéré d’affirmer que ces pourcentages ne sont qu’un rideau de fumée. Ils dissimulent une réalité difficilement avouable pour les élites locales et nationales : l’écrasante majorité de la population majeure n’a pas participé au scrutin et s’est désintéressée des élections municipales, malgré le fait que ce type d’élections locales attirent en général le plus d’électeurs potentiels (contrairement aux élections européennes par exemple). Certes, les élus ont une légitimité électorale, mais celle-ci est de plus en plus réduite, et les élus ont de moins en moins de légitimité sociale, celle qui pourrait leur faire dire « j’ai obtenu le soutien massif de la population de ma ville ».

En effet, ces pourcentages ne comptabilisent que les « suffrages exprimés ». Ils ne prennent pas en compte tou.te.s celles et ceux qui, à cause d’une barrière juridique, politique ou sociale, sont exclus de fait du champ politique vénissian :

- les étrangers, exclus juridiquement du droit de vote (9 871 personnes) ;
- les non-inscrits (4 299 majeurs ayant le droit de vote mais pas inscrits sur les listes électorales) ;
- les abstentionnistes (17 782 inscrits qui ne se rendent pas à l’urne) ;
- et les votes blancs ou nuls (131).

Autrement dit, seulement 11 446 personnes parmi les 43 398 habitants majeurs (60 159 en ajoutant les mineurs) ont voté aux dernières élections municipales, soit 26,37 % de la population majeure. Il existe donc une véritable ségrégation politique à Vénissieux : une toute petite minorité de la population décide pour la majorité silencieuse.

C’est le constat que l’on peut faire pour la plupart des communes ou des arrondissements composés majoritairement des classes populaires, comme Saint-Denis (93) ou Mantes-la-Jolie (78). Mais la réalité de la ségrégation politique n’est pas la même selon le lieu de résidence et le quartier. La ville de banlieue est un territoire divisé en zones qui ont chacun leur propre composition sociale. Il faut donc aller au niveau des quartiers pour comprendre les mécanismes qui se produisent la ségrégation sociale et politique. On voit que le taux d’inscription sur les listes électorales est beaucoup plus fort dans le nord par rapport au sud de la ville, coupée en deux par le boulevard périphérique et la voie de chemin de fer.

Ce décalage s’explique par une combinaison de facteurs liés aux transformations des classes populaires. La ségrégation politique est une des conséquences ultimes de la ségrégation sociale et ethnique. Les élections municipales ont lieu après la publication en février d’un rapport de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), qui décrit les communes où la population cumule toutes les formes de précarité : Vaulx-en-Velin, Saint-Fons, Vénissieux et Givors. À Vénissieux, « plus d’un tiers des familles allocataires CAF voient leurs ressources dépendre à plus de 50 % des allocations familiales ; 23 % des jeunes actifs de 15 à 24 ans sont inactifs ; plus d’une famille sur deux de 3 enfants ou plus est à bas revenus ».

Il n’est pas besoin d’allonger la liste des indicateurs pour mesurer la dégradation de la situation à Vénissieux, mais on est obligé d’insister la différence entre quartiers : la précarité est beaucoup forte aux Minguettes, où sont concentrés les logements sociaux, alors qu’elle est moindre au centre-ville et dans les quartiers nord, proches du 8e arrondissement de Lyon. La localisation de chômeurs 15-64 ans correspond grosso modo aux zones où le taux d’inscription sur les listes électorales est très faible.

Pourquoi est-ce que les classes populaires, en particulier les plus précaires, sont-elles moins susceptibles de s’inscrire sur les listes électorales ?

Il existe d’abord une exclusion liée aux mécanismes d’inscription sur les listes électorales. Aux Minguettes, environ 25% de la population en âge de voter ne sont pas inscrits (contre 10% en moyenne nationale), malgré inscription d’office à la majorité. De nombreux électeurs sont mal inscrits : le bureau de vote ne correspond pas au lieu de résidence. Soit ils ont déménagé ailleurs et sont toujours inscrits, soit ils ont emménagé à Vénissieux mais n’ont pas fait la démarche de s’inscrire sur les listes.

Cela s’explique ensuite par la décomposition des organisations politiques : on retrouve très peu de militants politiques qui vivent et qui ont une activité politique régulière aux Minguettes. S’il y a bien des associations, cela n’a pas de conséquence sur la participation aux élections. Il y a aussi une raison plus générale : le chômage de masse et la précarité des emplois ont entraîné la disparition des collectifs de travail stables (syndicats), qui favorisent la conscience et l’engagement politique.

Dernière explication : la fragilisation des familles qui jouent un rôle important dans l’apprentissage des comportements politiques. Or la politisation intra-familiale est rendue difficile par l’isolement social des familles mono-parentales. En 2005, 1,76 million de familles sont composées d’un seul adulte qui vit sans conjoint avec un ou plusieurs enfants de moins de 25 ans dans un même logement. Dans 85 % des cas, il s’agit d’une mère et de ses enfants.

Les conséquences de ces phénomènes sont implacables. Certaines personnes sont de passage, ne souhaitent s’enraciner sur le territoire, et ne voient pas d’intérêt à s’impliquer dans la vie locale. D’autres habitants y vivent depuis des années, voire des décennies, et ont vécu l’expérience quotidienne de relégation et de l’impuissance de la mairie à changer les choses. D’autres habitants de longue date ne connaissent même pas le nom du maire, et ont d’autres choses à penser : boucler la fin du mois en enchaînant les petits boulots, payer la cantine des enfants, batailler avec l’agent du Pôle Emploi...

Toutes ces raisons expliquent que l’inscription sur une liste électorale n’est pas la priorité, mais elles révèlent la profonde défiance des classes populaires vis-à-vis du champ politique.